CHAPITRE VIII
fut épargnée à Eugène Delacroix. Il n'y aurait pas résisté, et l'auteur de Sardanapale était plus précieux à l'art comme peintre que comme sujet d'étude littéraire pour le talent de Mme Sand; talent qui laisse, d'ailleurs, n'en déplaise à d'éminents critiques, une impression désagréable à tous ceux qui par bonheur ne sont pas à la merci d'une influence hystérique.
Une liaison avec George Sand aurait tué Eugène Delacroix, j'en suis certain, car il eût engagé de l'or là où elle ne risquait que des jetons. Le flambeau de sa vie et de son génie se fût éteint dans cette atmosphère viciée. Flambeau déjà vacillant par nature et qui ne donnait souvent qu'une lueur affaiblie, car Delacroix, on peut le dire, eut toujours un pied dans la tombe; seules les saines brises des régions pures de l'art avaient le pouvoir de raviver parfois cette flamme mourante et d'en faire jaillir de brillantes clartés; de là vient sans doute la valeur si inégale de quelques-uns de ses tableaux.
Cette santé délicate explique, peut-être, pourquoi Delacroix n'aimait pas le monde, où il était pourtant toujours très bien accueilli; il avait tout ce qu'il faut pour y briller, mais il s'en donnait rarement la peine.
J'ai dit que si Dante et Shakespeare avaient peint, ils auraient peint comme Delacroix; je suis presque tenté d'ajouter que si la vocation de Delacroix l'avait poussé de ce côté, il aurait chanté comme chantaient ces poètes. Je ne veux pas dire assurément qu'il eût plané aussi haut, mais son nom aurait vécu dans la littérature comme il vit dans la peinture, entouré seulement d'une auréole un peu moins brillante. C'était un lettré; il suffit de lire pour s'en convaincre quelquesuns des articles de criticjue qu'il publia dans la Revue des Deux Mondes. Théophile Gautier disait un soir que c'est le style d'un poète pressé. Les phrases brèves semblent des pièces d'or nouvellement frappées. Chacune contient une pensée dont le commentaire fourni-
rait un paragraphe admirable. Il donne à ses lecteurs ce que lui-même attend d'un auteur, une sensation, une émotion en deux ou trois lignes. Les phrases sont modelées sur celles de son prosateur favori, qui, chose assez curieuse, n'est autre que Napoléon I".
J'ai souvent essayé de l'intéresser à la littérature anglaise. Malheureusement, il savait peu l'anglais et était obligé d'avoir recours à des traductions. Walter Scott lui parut long et ennuyeux, et après avoir essayé de lire Shakespeare en français, il y renonça. « Ça ne peut pas être cela », disait-il. Il avait plusieurs traductions des Voyages de Gulliver et les lisait à tour de rôle. Je lui citais un jour une sentence tirée des Conférences sur les héros de Carlyle : « Montrez-moi comment un homme chante, et je vous dirai comment il se battra. » « C'est cela, dit-il, si Shakespeare avait été général, il aurait gagné ses batailles comme Napoléon, par coups de foudre. »
Delacroix avait le sens de V humour qui manque à un grand nombre de Français, mais ce sens très fin était tempéré en lui par ce que, faute d'un meilleur terme, j'appellerai la bosse du respect. Il ne pouvait pas rire aux dépens de ceux qu'il admirait ou respectait. Aussi échoua-t-il au début de sa carrière comme caricaturiste au Nai7î jaune : il ne réservait pas son admiration et son respect pour ceux qui, en art et en politique, étaient avec lui en communion d'idées, il les accordait à quiconque tentait quelque chose de grand ou d'utile» et même en cas d'insuccès. L'homme qui, à l'âge de soixante ans , pouvait encore s'étendre avec enthousiasme sur sa rencontre avec Gros qu'il avait un jour, par maladresse, quarante ans auparavant, accidentellement décoiffé, n'était pas fait pour ridiculiser, sans malice préméditée, les célébrités du jour.
Cette malice ne s'éveillait guère en lui qu'en présence de quelque personnalité ignorante et vaniteuse,