CHAPITRE VIII
mais alors elle pétillait, débordait, et il fallait qu'il jouât un tour à son interlocuteur ; que ce fût un opulent Mécène, un fonctionnaire influent ou un marchand de tableaux connu, peu importait à Delacroix, qui avait le plus souverain mépris pour la faveur, le népotisme et l'argent. C'était une vraie scène de comédie de le voir se lever, se redresser de toute sa hauteur pour bien pénétrer sa victime de l'importance de ce qu'il allait lui dire. Pour se le représenter en pareille circonstance , il faut avoir vu au Louvre son portrait peint par lui-même. Un sourire, mi-hautain, mi-bienveillant, joue sur les lèvres entr'ouvertes découvrant, sous des moustaches noires et touffues qui rappellent celles de Rembrandt, deux rangées de dents régulières et superbes dont il était fier.
La victime hypnotisée écoutait avec une attention religieuse, tâchant de se graver dans la mémoire chaque mot de cette conférence sur l'Art, bien décidée à la servir comme de soi à la première occasion favorable. Et le malheureux en effet n'y manquait pas, à sa propre confusion et à l'amusement de ses auditeurs. Si ces derniers connaissaient Delacroix, ce qui arrivait fréquemment, ils ne tardaient pas à deviner à quelle source l'orateur avait puisé ses renseignements. Une conférence sur Holbein, que j'ai entendue de cette manière , aurait fait la fortune d'un auteur comique. Le perroquet humain, inférieur en cela à son modèle emplumé, loin de redire exactement ce qui lui avait été dit, en avait fait le plus singulier amalgame. Je m'appliquai à le répéter textuellement à Delacroix et je ne l'ai jamais vu rire de meilleur cœur. Généralement, quand il mystifiait un sot de ce genre en présence d'une demidouzaine d'amis, Delacroix restait parfaitement sérieux, tandis que les autres se mordaient les lèvres pour ne pas éclater.
Il était difficile de deviner sous l'homme du monde
bieti élevé avec ses manières courtoises, charmantes et tant soit peu hautaines, le peintre qui nous a donné la Barque de Dante et les Massacres de Scio. Extrêmement soigneux de sa personne, de ses ongles tout particulièrement, qu'il portait très longs, habillé à la perfection, Delacroix était, en dépit de l'épisode avec George Sand rapporté plus haut, très en faveur auprès des femmes.
Dans son atelier il était tout autre. Quoique sa porte fût ouverte de trois à cinq heures pour les visiteurs des deux sexes, il était bien entendu que personne n'interrompait son travail, et il n'avait pas à jouer le rôle de seigneur hospitalier qu'affectionnent de nos jours les peintres à la mode. On ne connaissait pas encore le thé de cinq heures offert dans des ateliers encombrés de bric-à-brac et de tentures somptueuses.
Si le maître du logis portait un habit de velours, un col à la Byron et de superbes babouches, c'était pour sa satisfaction personnelle, et non pour éblouir ses visiteurs. Mais, en thèse générale, les peintres avaient renoncé aux costumes extravagants dont s'était amusée leur jeunesse : Horace Vernet travaillait souvent en manches de chemise, Paul Delaroche portait presque toujours une blouse, et Ingres, jusqu'au moment oià il devint « un homme du monde », vers la fin de sa vie, endossait une robe de chambre. Delacroix était, s'il est possible, encore plus négligé dans sa tenue de travail. Une vieille jaquette boutonnée jusqu'au menton, un large cache-nez autour du cou, une casquette de drap rabattue sur les oreilles et une paire d'épaisses pantoufîes de feutre constituaient son costume habituel. Tout cet attirail ne l'empêchait pas d'être presque toujours grelottant ; de plus, il était atteint d'une affection de la gorge qui l'obligeait aux plus grands soins. « Si je ne m'étais pas emmitouflé, disait-il, je serais mort avant trente ans. »