CHAPITRE VIII
Néanmoins, au coup de huit heures, hiver et été, il était à son atelier, qu'il ne quittait qu'à la nuit tombante pendant six mois de l'année, et un peu j)lus tôt pendant les six autres mois. Il ne goûtait jamais et rentrait généralement pour dîner un peu après six heures — la fatigue de dîner hors de chez lui aurait été au-dessus de ses forces.
J'étais certainement des amis de Delacroix un de ceux avec lesquels il parlait sans contrainte. J'allais souvent le trouver le soir quand le temps l'empêchait de sortir, ce qui, dans son état de santé, arrivait fréquemment. Il s'irritait toujours de cette claustration forcée ; car, sans aimer le monde, il prenait plaisir, son travail terminé, à flâner sur le boulevard, oui il rencontrait ses intimes. Delacroix fumait ; mais, différant en cela de la généralité des fumeurs, il ne pouvait pas rester oisif ; ses mains comme son cerveau voulaient être occupées ; aussi, lorsqu'il était emprisonné par la neige ou la pluie, il esquissait tout en causant des personnages et des groupes.
Son nom fut bientôt connu des artistes du monde entier, et il lui arrivait souvent, de pays lointains, des lettres très flatteuses. Un jour, peu après la mort de David d'Angers, auquel je reviendrai longuement dans ces notes, Delacroix reçut un journal américain dont j'ai oublié le titre, et où, en un article fort bien fait, le grand sculpteur était étudié à la fois comme homme et comme artiste. L'article se terminait par cette question : « Et quel monument lui élèvera l'homme qui a, en fait, abrégé sa vie en le condamnant à l'exil pour sa fidélité aux principes républicains, à ces principes qu'il avait feint d'embrasser lui-même pour les fouler bientôt aux pieds en montant sur le trône d'un tyran? »
Je traduisis tout l'article, et quand j'arrivai aux dernières lignes, Delacroix secoua tristement la tête. « Vous vous rappelez, dit-il, la réponse de notre ami Dumas
quand on lui demanda sa souscription pour le monument d'un homme que tout le monde avait outragé au commencement de sa carrière : « Ils auraient mieux « fait de se contenter des pierres qu'on lui a jetées pen- « dant son existence ; aucun monument ne parlera aussi « éloquemment de leur imbécillité et de son génie. » ... Je puis supposer, continua Delacroix, que pareille question sera soulevée un jour, après ma mort, bien des années peut-être après que j'aurai disparu. Si vous vivez encore, vous vous élèverez contre ce projet. J'ai fait mon portrait ; je veillerai à ce qu'il ne soit pas reproduit de mon vivant, et je défendrai qu'il le soit quand je dormirai mon dernier sommeil. Je ne veux pas de buste sur ma tombe. »
Une quinzaine de jours avant sa mort, Delacroix déclara formellement ses volontés à cet égard dans son testament, et jusqu'à l'heure présente (1883) elles ont été respectées. Il repose dans une partie assez solitaire du Père-Lachaise. Nul emblème, ni buste, ni statue, n'orne son tombeau, qui a été exécuté d'après ses propres instructions. « On m'a tant diffamé pendant ma vie, dit-il un jour, que je ne veux pas qu'on me diffame encore après ma mort, que ce soit sur la toile ou par le marbre. La flatterie qu'on m'a prodiguée ensuite m'a paru si grossière que je la redoute encore plus, s'il est possible, que les attaques qui l'avaient précédée. »
Il serait difficile de trouver deux hommes se ressemblant aussi peu qu'Eugène Delacroix et Horace Vernet. Le premier aimait son art avec la dévotion passionnée d'un poète amoureux à l'excès pour une capricieuse maîtresse avec laquelle la moindre négligence peut amener une rupture irréparable ou du moins une brouille persistante; Vernet, au contraire, l'aimait avec la calme affection d'un mari adoré par une femme fidèle dont il a eu de nombreux enfants, qu'il a connue dès l'enfance, avec laquelle il a été fiancé étant encore petit