CHAPITRE VIII
garçon, et qu'il peut négliger pour un temps sans que la force de leur lien en soit en rien diminuée.
D'après leur acte de naissance, Vernet était de dix ans l'aîné de Delacroix ; quand je les ai vus pour la première fois, vers 1840, il avait l'air d'être son cadet d'autant. S'ils avaient voulu se déguiser en mousquetaires du temps de Louis XIII, Vernet aurait rappelé à la fois Aramis et d'Artagnan ; Delacroix eût été le mystérieux Athos.
Montaigne, dit-on, parlait latin avant de pouvoir parler français ; Vernet dessinait des hommes et des chevaux avant de savoir l'une et l'autre langue. Ses jouets étaient de vieux pinceaux usés, des palettes hors d'usage et des bâtons de fusain ; son alphabet, c'étaient les peintures du Louvre, où son père habitait et oii il naquit un mois avant l'explosion de la Révolution française. Il me dit un jour : « Je suis peintre comme il y a des hommes qui sont rois, parce qu'ils ne peuvent pas être autre chose. Il fallait un homme de génie pour sortir d'un pareil bourbier, et malheureusement je n'ai que du talent. » Par ce bourbier, il entendait son arrière-grand-père, ses deux grands-pères et son père, qui tous étaient peintres et dessinateurs.
La postérité décidera si Horace Vernet fut un génie ou seulement un peintre de grand talent, mais elle ne pourra avoir une idée même approximative du charme de l'artiste. Un seul de ses contemporains a exercé le même attrait sur son entourage, c'est Alexandre Dumas père. Quoique Vernet fût un nain à côté de Dumas, les deux hommes possédaient les mômes facultés physiques, morales et intellectuelles. Ni l'un ni l'autre ne connaissaient la fatigue corporelle ; tous deux pouvaient travailler quatorze à quinze heures par jour pendant trois semaines ou un mois, et s'accorder ensuite, pour employer leur expression, « une partie de paresse » , qui aurait encore été, pour d'autres, doués d'une
moindre dose d'énergie et d'activité morale, une vraie période de travail forcé. Tous deux aimaient à gagner de l'argent, mais plus encore à le dépenser. L'un et l'autre créaient sans effort : Dumas riait aux éclats en écrivant, et Vernet, tout en peignant, chantait à pleine voix ou lançait des plaisanteries à ses visiteurs, qui pouvaient à toute heure entrer et sortir à leur gré. Dumas, surtout à ses débuts, dut lire énormément pour bien s'assimiler la couleur locale de ses romans et de ses drames : lui-même nous a avoué qu'il ne savait pas du tout l'histoire de France ; mais quand il avait fini de lire la période dans laquelle se mouvait son action, il écrivait comme s'il y avait vécu. Vernet était une encyclopédie vivante du costume militaire ; il ne savait peut-être pas grand'chose d'autre, mais cela, il le savait parfaitement et n'avait jamais à penser deux fois aux uniformes de ses modèles, et comme il le disait luimême : « Je n'ai jamais étudié la chose, ni appris à peindre ni à dessiner. Suivant bien des gens, je ne sais même maintenant ni peindre , ni dessiner ; cela se peut; mais du moins j'ai cette consolation de n'avoir fait perdre le temps de personne en essayant d'apprendre. »
Comme Dumas, il était très fier de sa vocation et du nom qu'il s'était fait, il ne l'aurait pas changé pour le titre d'empereur, moins encore pour celui de roi, car, toujours comme son grand contemporain, il était républicain du fond du cœur. Cela ne diminuait en rien son admiration, ni celle de Dumas, pour Napoléon I". « Je puis comprendre une monarchie absolue, voire même une franche autocratie ou une République, disait Vernet; mais ce qui passe les limites de ma compréhension, c'est l'utilité d'un roi constitutionnel, justement parce qu'il implique et entraîne le principe d'hérédité. Dans une autocratie, il y a un chef et des millions de sujets; dans une monarchie constitutionnelle, il y a