CHAPITRE VIII
cinq ou six cents chefs directs, des millions de chefs indirects et un seul sujet qu'on appelle le roi. Qui voudrait laisser en héritage à son fds un pareil esclavage ? A la bonne heure, donnez-moi une République comme nous la comprenons en France, tous gouvernants, tous rois-nés, dieux sous une enveloppe mortelle dansant au son des flûtes du diable. J'en ai vu deux depuis ma naissance; il peut y en avoir encore une demidouzaine de semblables dans les deux siècles qui vont suivre, car pour avoir une République idéale, il faut avoir des républicains idéaux, et la Nature ne peut vraiment pas gaspiller ses dons les plus précieux, en les jetant à une troupe d'avocats percés aux coudes et de rustres en souliers ferrés. Elle condescend de temps à autre à produire un tyran idéal, mais elle ne produira jamais une nation de républicains idéaux. Il serait aussi facile d'exiger d'elle une nation de Raphaëls et de Michel-Anges, de Molières et de Shakespeares. »
Dumas et Vernet, en dépit de leurs opinions républicaines, étaient attachés du moins à quelques-uns des membres de la famille d'Orléans; mais tous deux avaient une aversion invincible pour les Bourbons. Vernet eut moins d'occasions d'exprimer son antipathie que Dumas; toutefois il refusa de recevoir le duc de Berry, quand celui-ci offrit de venir voir les tableaux de bataille qu'il peignait alors pour le duc d'Orléans, plus tard Louis-Philippe. Vernet avait stipulé que ses peintures illustreraient exclusivement les campagnes de la première République et de l'Empire ; il y ajouta pourtant quelques épisodes des guerres d'Algérie dans lesquels le fils du Roi s'était distingué. « Des cocardes tricolores, avait-il déclaré, ou pas de tableaux. » Et Louis-Philippe, d'un air de bonne humeur, y avait acquiescé. Extrêmement courtois, il ne mâchait jamais les choses à son interlocuteur, roi ou berger. Pendant qu'il était en Russie, Nicolas le prit en amitié. Le
peintre, qui devait sembler plus petit encore auprès du Czar qu'à côté de Dumas, avait accompagné le souverain dans un voyage sinon périlleux, du moins très pénible, surtout au cœur de l'hiver. Seuls, lui et l'Empereur avaient supporté non seulement sans murmures, mais avec une gaieté constante, les privations et les fatigues de la route. Cette sorte de bravoure allait toujours au cœur de Nicolas, et doublement en cette circonstance à cause de l'apparence plutôt chétive de Vernet. Dès lors, il s'attacha à celui-ci et l'envoyait souvent chercher. La conversation roulait parfois sur des thèmes assez sérieux ; un jour, après le partage de la Pologne, le Czar proposa à Vernet de composer un tableau sur ce sujet :
« Je crains de ne pouvoir le faire. Sire, lui réponditil; je n'ai jamais peint de Christ en croix. »
« A peine eus-je prononcé cette phrase, continua Vernet, en me racontant cette histoire peu connue, que je crus ma dernière heure arrivée. Un Russe, sans contredit, aurait payé ces paroles sinon de sa vie, du moins d'un exil perpétuel en Sibérie. Je n'oublierai jamais le regard qu'il me lança; il avait un éclat meurtrier dans les yeux ; mais ce fut l'affaire d'un instant. Néanmoins je suis convaincu que Nicolas était fou, j'ai de plus la conviction qu'il y avait une sorte de folie latente chez tous les membres de la famille Romanoff. J'ai vu plusieurs d'entre eux pendant mon séjour en Russie : tous faisaient et disaient des choses qui auraient conduit indubitablement de simples particuliers dans un asile d'aliénés. Mais aussi plusieurs avaient évidemment du génie. J'ai souvent essayé d'en causer avec des médecins étrangers résidant en Russie; mais, comme on peut l'imaginer, ils y mettaient force réticence. Notez bien ce que je vous dis, il y aura un jour un terrible esclandre. Sans doute, l'étranger qui voit la vénération superstitieuse, le respect servile dont ils sont entourés,