CHAPITRE VIII
peut à peine s'étonner que ces hommes et ces femmes se considèrent comme bien au-dessus des millions de vils mortels qu'ils gouvernent, et par suite dégagés de toute obligation envers eux; malgré cela, ce n'est, à coup sûr, qu'une question de temps, et quand l'empire russe s'effondrera, le cataclysme laissera bien loin derrière lui tous ceux du même genre qui l'ont précédé. » Le côté comique ne manquait pas dans le caractère d'Horace Vernet. A force de peindre des tableaux de bataille, il en était arrivé à se considérer comme une autorité en matière de tactique et de stratégie ; et ses critiques sur le système de fortifications de M. Thiers nous causaient généralement de vrais accès de fou rire. Je crois me rappeler, mais je n'en jurerais pas, qu'à l'instigation de deux farceurs invétérés de notre bande, Laurent Jan (i) et Méry, il eut quelques entrevues avec M. Thiers; mais nous n'en connûmes jamais le résultat. Il est à peu près certain que le ministre de Louis-Philippe, qui n'était pas loin à cette époque de se croire un Napoléon doublé d'un Vauban, n'accueillit pas les conseils de Vernet avec tout l'enthousiasme dont celui-ci les croyait dignes ; en tout cas, à partir de ce moment, il n'entendait plus prononcer le nom de M. Thiers sans hausser dédaigneusement les épaules. « C'est tout à fait l'histoire de Napoléon et de Jomini, mon cher Vernet, lui disait Laurent Jan; mais, après tout, qu'est-ce que cela vous fait? La postérité jugera entre vous deux. Elle saura bien démêler dans quelle part vous avez contribué à ces travaux immortels. »
(i) Laurent Jan, de son vrai nom Lausanne, était un journaliste extrêmement spirituel, mais d'une paresse incorrigible. Il est aujourd'hui entièrement oublié, sauf peut-être par certains de ses contemporains, MM. Arsène Houssaye et Roger de Beauvoir, par exemple. Il est l'auteur d'une excellente parodie de l'œuvre de Kotzebue, Menschenhasz und Reue . L'Éditeur.
Horace Vernet ne marchandait pas son admiration à tous ses contemporains illustres dans l'art ou la littérature, mais il avait réservé un culte à Alfred de Vigny, le soldat-poète, qui n'était pourtant pas très sympathique. Après celle de Vigny, dont il jouissait rarement, la société préférée de Vernet était celle d'Arthur Bertrand, fils du compagnon d'exil de Napoléon ; son frère aîné. Napoléon Bertrand, avait mis pour l'assaut de Constantine une paire de gants de chevreau blancs tout neufs emportés de Paris à cette intention. Horace Vernet avait bien fait cinquante esquisses de cet incident, mais il ne peignit jamais le tableau.
« Je ne pourrais lui rendre justice, disait-il, quand on lui reprochait ses lenteurs, ni donner une idée de la grandeur de la chose. » Là-dessus, Laurent Jan, qui, lui, n'avait pas la bosse du respect, proposa de composer un poème en plusieurs chants qu'illustrerait Vernet. En voici le plan tel que le développait le futur auteur :
L — Le chevreau au foyer de ses ancêtres, au milieu des montagnes. Une voix mystérieuse venant du ciel lui prédit que sa peau est destinée à faire une paire de gants. Le chevreau proteste et demande si la peau d'un autre chevreau ne ferait pas aussi bien l'affaire. La voix révèle le glorieux emploi qui sera fait des gants. Le chevreau consent, et aussitôt apparaît un chasseur. Le chevreau, au lieu de fuir, prend une posture favorable pour être tué. Il prononce un discours avant de mourir.
II. — Un magasin de gants sur le boulevard. Entre Napoléon Bertrand qui demande une paire de gants. La vendeuse lui dit qu'il ne lui en reste qu'une paire et lui fait part de la légende qui s'y rattache. La paire coûte vingt francs. Napoléon Bertrand hésite et lui confie, à son tour, à quel usage il réserve ces gants. La jeune fille refuse d'en recevoir le prix, et son patron, qui a suivi de loin la conversation, la renvoie séance