‹ Un anglais à ParisChapitre 119 sur 161 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

tenante. Il garde ses gages pour se payer des gants. Napoléon Bertrand met ceux-ci dans sa poche, offre son bras à la demoiselle et l'emmène déjeuner en cabinet particulier, en tout bien tout honneur. Pour bien prouver la parfaite honorabilité de ses intentions, il lui raconte l'histoire de Jeanne d'Arc. L'imagination de la jeune fille s'enflamme à ce récit, et, en sortant du restaurant, elle se met en quête d'un livre sur ce sujet. Un bouquiniste déshonnête et peu scrupuleux lui glisse un exemplaire de la Piicelle, de Voltaire. La jeune fille écrit à Napoléon Bertrand qu'il s'est moqué d'elle, que Jeanne d'Arc ne valait pas mieux qu'une autre, et que, pour son propre compte , elle va entrer au harem du bey de Constantine.

m. — Napoléon Bertrand devant Constantine, bourrelé de remords. On donne l'ordre de l'assaut, Napoléon Bertrand cherche ses gants et s'aperçoit qu'ils sont trop justes. Il arrive à les enfiler, mais ne peut saisir la poignée de son sabre. Son domestique lui annonce une visite mystérieuse, une femme étrangère voilée. Elle est introduite; elle s'est, dit-elle, échappée du harem : une voix mystérieuse venant du ciel — la même qui avait parlé au chevreau — l'a avertie la nuit précédente que les gants seraient trop petits et qu'il fallait y mettre une pièce. Réconciliation. Tableau. Les clairons sonnent le boute-selle. Assaut de Constantine.

J'ai reproduit fidèlement le texte de Laurent Jan, mais je ne puis donner sa façon de dire qui était inimitable. Horace Vernet et Arthur Bertrand riaient aux larmes, et ce dernier offrit à Laurent Jan de le prendre chez lui pendant un an s'il voulait écrire le poème. Jan accepta; il vécut grassement pendant les douze mois, mais le poème ne vit jamais le jour.

C'était un des plus gais compagnons de son temps

qu'Arthur Bertrand. Lui, Eugène Sue et Lautour-Mézerai étaient les meilleurs clients de la fleuriste du Boulevard. Il accompagna le prince de Joinville à Sainte- Hélène pour ramener les restes de Napoléon. Après leur retour, notre bande se grossit de temps à autre d'un nouveau personnage. C'était l'abbé Coquereau, le chapelain de la Belle-Poule. L'abbé Coquereau fut le premier prêtre catholique français qui abandonna la soutane et le chapeau ecclésiastique et adopta le costume du clergé anglais. Le plus charmant homme du monde et le moins collet monté; il avait cependant tracé une ligne de démarcation , utile à certaines heures, entre sa vie et celle de son joyeux camarade, et refusait d'accompagner Arthur Bertrand dans ses déambulations nocturnes. Un soir qu'ils flânaient tous deux sur le Boulevard, ils rencontrèrent Alexandre Dumas qui voulait à toute force entraîner l'abbé aux Variétés. Celui-ci tint ferme ou plutôt tourna les talons. Il y avait encore à cette époque un grand nombre de vétérans de la Grande Armée, et Horace Vernet dépensait une bonne partie de son argent à les régaler dans les cafés et les restaurants, surtout quand il préparait l'esquisse d'un nouveau tableau. Il préférait aux modèles ordinaires, si utiles qu'ils soient, les vieux guerriers bronzés de l'Empire, dont quelques-uns venaient de rentrer d'Afrique. « Ils peuvent aussi bien gagner l'argent que je paye aux autres » , disait-il. En conséquence, il n'était pas rare de voir un général, des colonels, une demi-douzaine de capitaines, autant de sergents et de troupiers, tous ayant servi sous Napoléon, réunis dans l'atelier de Vernet. Les officiers étaient naturellement trop heureux d'offrir leurs services gratuits, mais Vernet avait alors une singulière façon d'établir son budget quotidien. Vingt modèles à quatre francs — c'était le prix — faisaient quatre-vingts francs. Quinze d'entre eux refusaient d'être payés. Les quatre-vingts francs

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