‹ Un anglais à ParisChapitre 120 sur 161 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

étaient partagés entre les cinq autres. Et les vétérans jouissaient ainsi pendant un laps de temps plus ou moins long d'un superbe revenu.

Je dois à la vérité de convenir que pendant toutes ces séances « la mère prudente n'aurait pu conduire sa fille » dans l'atelier de Vernet. Une paire de chevaux vivants, quelquefois trois, un nombre égal de coursiers empaillés, des marmites de campement, des avant-trains brisés, des pièces d'artillerie, une voiture de munitions renversée, une collection d'uniformes qui aurait fait la fortune d'un costumier, remplissaient la pièce, encombrée encore de tambours, d'épées, de selles et de fusils ; et au milieu de cette confusion, une vingtaine de vétérans, pour la plupart anciens compagnons d'armes, oublieux pour l'heure présente de toute différence hiérarchique, chacun fumant à force et racontant ses histoires de garnison les plus salées : tout cet ensemble formait une scène digne du pinceau de Vernet luimême, mais quelque peu intimidante pour le malheureux civil qui tombait là à l'improviste.

Vernet n'était jamais si heureux que dans ces circonstances. Perché sur un échafaudage mouvant ou sur une haute échelle, il avait plutôt l'air d'un acrobate que d'un peintre. Comme Dumas, il pouvait travailler au milieu d'un brouhaha de conversations rappelant la tour de Babel; mais toute espèce de musique, si bonne qu'elle fût, le dérangeait.

Les musiciens ambulants italiens et les pifferari qui ont disparu depuis le décret d'expulsion de 1881, étaient nombreux, à cette époque, dans les rues de Paris, et leur nombre croissait chaque année. Pour ma part, j'ai regretté leur disparition, car je me rappelle avoir passé à les écouter quelques délicieuses soirées. Et voici comment.

Quoique mes visites régulières au Quartier Latin eus-

sent cessé depuis longtemps, j'y retournais de temps à autre en 1863 et 1864, en compagnie d'un jeune Anglais qui finissait ses études médicales à Paris : il avait pris ses quartiers sur la rive gauche de la Seine, et il est devenu depuis un des médecins occupés de la capitale. On me l'avait chaudement recommandé, et je n'étais pas encore assez vieux pour qu'il me fût désagréable de passer une soirée par semaine ou par quinzaine avec de tout jeunes gens. Nous avions remarqué dans un café qui a été démoli depuis pour faire place à un établissement beaucoup plus somptueux, au coin du boulevard Saint-Mi- ,chel et du boulevard Saint-Germain, nous avions remarqué un vieux monsieur extrêmement soigné et scrupuleusement propre, quoique ses vêtements fussent usés jusqu'à la corde. Il était toujours assis à la même table, à droite du comptoir, et allongeait indéfiniment sa tasse de café à l'aide de nombreuses rasades d'eau, tandis qu'il copiait — ou du moins nous l'avions cru d'abord — de la musique. Mais nous en vînmes bientôt à une autre conclusion, en le voyant poser sa plume par intervalles, s'appuyer contre le dossier de son siège et regarder le plafond en se souriant à lui-même d'un sourire suave : le sourire d'un poète ou d'un artiste sollicitant l'inspiration des esprits qu'on suppose planer parfois autour d'eux.

Cet homme n'était pas un vulgaire copiste, mais un génie obscur, méconnu sans doute, tentant sa chance, espérant contre tout espoir, tout en menant une vie de privations et de rêves jalousement cachés. Car il avait, la plupart du temps, l'air assez triste, triste d'une sorte de mélancolie paisible que seule l'entrée d'un couple ou d'un trio de pifferari parvenait à dissiper. Sa physionomie s'éclairait alors tout à coup; il repoussait doucement sa musique, leur parlait en italien , leur demandait de jouer certains morceaux, battant la mesure d'un air de satisfaction touchant à observer. Les

Page 1