‹ Un anglais à ParisChapitre 13 sur 161 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

venir mes amis, je ne pouvais prétendre alors à leur société. Et même l'eussé-je pu, que j'eusse sans doute fort peu apprécié cet honneur. Je préférais le théâtre Bobino à l'Opéra et à la Comédie-Française, la Grande- Chaumière, — ou plus simplement la Chaumière, — à la salle de bal la plus brillante ; une flânerie me plaisait bien plus, en compagnie de jeunes étudiants, dans les jardins du Luxembourg, qu'une promenade en voiture au bois de Boulogne. J'aimais mieux un dîner de trois francs chez Magny, rue Contrescarpe- Dauphine , ou même à vingt-deux sous chez Viot ou chez Bléry, que le plus somptueux repas du Café Riche ou du Café de Paris. J'aurais donné le plus fin régal au Café Anglais, où j'avais été invité une ou deux fois en carnaval, pour les petits pains beurrés et le bol de lait de la boulangerie Crétaine, rue Dauphine. — Bref, j'étais très jeune et assez niais : combien de fois depuis ai-je désiré, au risque de rester niais pour toujours, de ressaisir ma jeunesse pour une vingtaine d'années !

Je ne pourrais pas rendre compte d'une seule des pièces que je vis à Bobino, pendant ces deux ou trois années, et je crois que tous mes compagnons de jeunesse seraient dans le même cas ; je n'ai donc pas à rougir de mon manque de mémoire. Ce n'est pas que le temps ait afïaibli en nous le souvenir des intrigues ; il n'y avait pas d'intrigue, du moins qu'il nous fût possible de saisir, et je crois fort que les acteurs et les actrices n'étaient pas plus éclairés que nous à ce sujet. Les pièces étaient, pour la plupart, des vaudevilles, et il nous suffisait de nous joindre aux refrains des chansons dont ils étaient abondamment entremêlés. Quant au dialogue, peut-être était-il étincelant d'esprit et d'épigrammes, mais il était absolument étouffé par le bruit des interpellations lancées d'un bout de la salle à l'autre. Lorsque le tumulte arrivait à son comble, le rideau se baissait, puis se relevait immédiatement,

laissant voir le directeur — en robe de chambre, et plus fier de cet ajustement que nos modernes régisseurs du plus correct des habits noirs. Il n'invoquait jamais, en s'adressant à nous, les lois de la politesse ; jamais il ne nous menaçait de faire évacuer la salle. Il nous rappelait simplement que la police ferait inévitablement fermer le théâtre, à la requête des habitants de la rue Madame, si le bruit dépassait un certain diapason, troublant ainsi les heures calmes du soir passées en famille. A cet endroit, l'auditoire entonnait comme un seul homme le refrain de Grétry :

Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille!

L'orchestre, — et quel orchestre ! — accompagnait en sourdine, tandis que le directeur lui-même battait la mesure. Le digne homme continuait : « Eh! oui, mesdames et messieurs, nous sommes en famille, ici, aussi en famille qu'à la Grande-Chaumière; et M. Lahire n'a-t-il pas obtenu du gouvernement la permission de faire sa police tout seul ! Après tout, s'il pourvoit à l'exercice de vos muscles, je fournis la pâture de votre cerveau, »

Ce discours était stéréotypé, nous le savions tous par cœur ; il n'en produisait pas moins toujours son effet et obtenait un calme relatif pour le reste de la soirée, à moins cependant qu'un bourgeois n'apparût. Le brouhaha devenait alors effréné, et aucun discours directorial ne parvenait à l'apaiser avant que l'intrus eût quitté le théâtre.

Tout homme portant un vêtement de drap, et surtout un chapeau de soie, était traité de bourgeois. Au reste, on ne voyait guère de coiffure de ce genre en plein Quartier Latin, même pendant le jour, si ce n'est sur la tête des professeurs, ou encore le jeudi, jour de sortie des collégiens ; — on ne disait pas encore des

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