CHAPITRE VIII
jeunes pifferari, de leur côté, semblaient lui témoigner plus de déférence qu'aux clients ordinaires ; la petite surtout qui les accompagnait se montrait particulièrement anxieuse d'obtenir son approbation.
Il nous fallut peu de temps pour être dans les termes les plus amicaux avec le vieillard ; il nous dit un soir : « Si vous voulez venir mercredi prochain, les pifferari nous donneront quelque chose de nouveau. »
Le soir en question, il semblait tout pimpant et avait fait évidemment des frais de toilette ; il avait changé d'habit, et sa large cravate blanche était plus empesée encore que de coutume. Il paraissait fort excité. Les pifferari eux-mêmes avaient l'air inquiets et soumis. Le café était comble, car tous les habitués aimaient le vieillard et s'étaient piqués de répondre à cette quasiinvitation. Ils en furent récompensés, car j'ai rarement entendu une musique plus exquise. Très différente de celle qu'on a l'habitude d'entendre de musiciens de ce genre, elle avait quelque chose de suranné et de vieillot qui allait droit au cœur. Quand nous regardâmes le vieux musicien au milieu des applaudissements qui suivirent la fin du premier morceau , nous vîmes deux grosses larmes courir le long de ses joues ridées.
Les pifferari revinrent souvent, et, bien qu'ils ne s'adressassent jamais à lui directement, nous sentions d'instinct qu'il y avait quelque lien entre eux. Tous nos efforts pour percer ce mystère restèrent vains, car notre vieil artiste se montrait fort réservé.
Sur ces entrefaites, mon jeune ami passa ses examens et transporta ses pénates sur la rive droite, que j'habitais. Il n'abandonna pas complètement le Quartier Latin ; néanmoins, lorsque je le questionnai de nouveau sur le vieux musicien, je n'en obtins aucun renseignement plus précis. Le vieillard avait disparu. Près de deux ans s'écoulèrent, le jeune docteur vint me prendre I. 14
un après-midi : « Venez avec moi, me dit-il, je vais vous montrer un coin de Paris très curieux, que vous ne connaissez pas ; vous y trouverez une vieille connaissance que vous serez bien aise de revoir. »
Ce curieux recoin de Paris existe toujours jusqu'à un certain point, mais les pifferari en ont disparu. Situé derrière le Panthéon, il est plus bizarre encore que sa contre-partie à Londres : Saffron-Hill ; c'est comme un coin des vieilles cités italiennes, Rome, Naples ou Florence ; il n'y manque que le glorieux soleil d'Italie pour le mettre en valeur et prêter un éclat pittoresque aux guenilles et aux haillons de ses habitants : mécréants basanés portant des boucles aux oreilles et des bagues à leurs doigts sales , le chapeau de feutre mou graisseux planté effrontément de côté ou enfoncé sur les yeux sombres et brillants, devant lesquels tremblent leurs femmes ; vieillards semblables à de vieux camées, sauf pourtant le poil rude qui couvre leur menton ; belles filles bien découplées à la figure de madone; matrones rappelant les sorcières de Macbeth; adolescents à peine formés; bambins et fillettes qu'on dirait sortis d'une toile de Murillo ; bref, une population de modèles, de sculpteurs sur bois et de modeleurs, de marchands de plâtres, de sucre d'orge et de mosaïques, vivant dans les rues la plus grande partie de la journée, se retirant la nuit dans de misérables greniers, généralement sobres et paisibles, mais hardis et intraitables sous l'influence du vin.
La voiture s'arrêta dans une rue étroite et sombre oîi la clarté du ciel pénétrait à peine , devant une maison à six étages qui avait connu de meilleurs jours. A peine descendus, nous entendîmes un charivari de voix et d'instruments à cordes, et à mesure que nous montions l'escalier délabré, raide et glissant, les sons se firent plus distincts. Au dernier palier, mon ami frappa à l'une des trois ou quatre portes et, sans atten-