CHAPITRE IX
tous ceux qui l'approchaient. Les personnages sont le roi Fip I", roi des Epiciers, lisez roi des Philistins ou Boutiquiers, et son fils et héritier, Grand Poulot. Le monarque donne à l'héritier présomptif une leçon sur l'art de gouverner. « Ne vous laissez pas entraîner, lui dit-il, par un groupe de théoriciens qui vous diront que la monarchie bourgeoise est basée sur la volonté souveraine du peuple ou sur la stricte observance de la Charte : ce sont là radotages de politiciens de droite et de gauche. En réalité, peu importe que la France soit libre à l'intérieur, crainte et respectée au dehors, que le trône soit entouré d'institutions républicaines ou soutenu par une pairie héréditaire, que le langage de ses hommes d'État pèse dans les conseils européens et que les actes de ses soldats soient héroïques. La monarchie bourgeoise et l'art de gouverner reposent sur une seule chose : la dextérité du principal gouvernant à serrer la main au premier goujat ou loqueteux venu. » Là-dessus, le roi Fip montre à son fils comment on serre la main dans toutes les circonstances imaginables : à pied, à cheval, au galop, au trot, en se penchant hors d'une voiture, et ainsi de suite. Grand Poulot, non seulement avide d'apprendre, mais désireux déjà d'améliorer la méthode paternelle, questionne le roi. « Qu'en diriez-vous, papa, si, en leur serrant la main, on s'informait de leur santé en les tutoyant: (( Comment vas-tu, mon vieux cochon? » ou mieux encore : « Comment vas-tu, mon vieux citoyen? » « Ce serait parfait, répond papa, mais vous pouvez dire indifféremment cochon ou citoyen, les deux termes sont synonymes. »
J'incline à croire que sous cette plaisanterie, d'un sel un peu gros, il y avait une certaine dose de vérité. Louis- Philippe n'était en aucune façon, quoi qu'il fît pour le paraître, un ardent admirateur de la bourgeoisie. Il ne se faisait pas d'illusion sur la valeur intel-
lectuelle de messieurs les bourgeois, et, dans son for intérieur, souffrait de leur soi-disant sympathie, sous laquelle il reconnaissait fort bien une intention de patronage mal déguisée. Ils formaient la haie autour de lui pour empêcher de sa part toute tentative de réconciliation avec sa propre caste, la vieille noblesse. Il est, au reste, douteux qu'une tentative de ce genre eût réussi, surtout dans les premières années de son règne : le noble faubourg était froid. Cet ostracisme dans lequel on le tenait, lui et sa famille, le blessait profondément, et son aigreur se faisait jour de temps à autre par quelque épigramme, arme à double tranchant qui atteignait autant son auteur que ceux contre qui il la dirigeait. « Il est plus difficile, disait-il, d'attirer aux fêtes de la Cour les habitants de l'autre côté de la Seine que ceux de l'autre côté du détroit. »
Il est de fait qu'à cette époque le faubourg Saint- Germain tout entier brillait aux Tuileries par son absence, et que les Anglais y formaient la trop grande majorité. La compagnie n'était pas toujours des plus distinguées. J'étais encore presque un petit garçon, mais je me rappelle fort bien la réponse invariable de lord ^^^ quand ses amis lui demandaient si le dîner avait été bon et s'il s'était amusé : « C'était le dîner d'une bonne table d'hôte, et je me suis amusé comme dans un bon hôtel, en Suisse ou à Wiesbaden, dont le propriétaire m'aurait connu personnellement et aurait donné au premier garçon l'ordre de me soigner. Mais, ajoutait-il, c'est, après tout, plus agréable d'y dîner quand les Anglais y dominent. Il y a plus de tenue. Quand la table est entourée de Français, ce n'est plus un roi qui dîne avec ses sujets , mais cinquante ou soixante rois dînant avec leur unique sujet. » Tout en faisant la part d'une certaine exagération, j'ai pu reconnaître plus tard qu'il y avait beaucoup de vrai dans la remarque de lord ^^^. « La bourgeoisie, dans son