‹ Un anglais à ParisChapitre 125 sur 161 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

attitude envers moi, disait un jour Louis-Philippe au même noble étranger, me rappelle toujours Adalbéron de Reims apostrophant Hugues Capet. « Qui t'a fait « roi? » demandait l'évêque. « Qui t'a fait duc? » répliquait le roi. Je les ai bien plus encore faits ducs qu'ils ne m'ont fait roi. »

Car Louis-Philippe était un roi d'esprit, le plus spirituel peut-être qui eût occupé le trône de France depuis Henri IV. Quelques-uns de ses mots sont devenus historiques, et ses détracteurs les plus acharnés n'ont jamais pu l'accuser à cet égard du moindre plagiat. Il excellait surtout à trouver « le mot de la fin ». Telle fut, par exemple, sa dernière remarque sur la mort ^e Talleyrand. Il lui avait fait une visite la veille, et :omme on lui apportait la nouvelle de sa mort :

« Etes-vous bien sûr qu'il soit mort? demanda-t-il.

— Absolument sûr, Sire. Votre Majesté ne s'est-elle pas aperçue hier qu'il était mourant?

— Si bien, mais avec Talleyrand il ne faut jamais juger sur les apparences, et je suis depuis vingt-quatre heures à me demander quel intérêt il pouvait bien avoir à mourir précisément à cette époque. »

Pour qui connaissait personnellement Louis -Philippe, il était très évident qu'il détestait la bourgeoisie, qui lui avait servi d'instrument pour arriver au trône, et qui, sous le couvert des mots sonores de liberté, ordre public, etc., ne cherchait au fond que son propre intérêt. Il savait que sa prétendue bienveillance pour lui n'était que pure hypocrisie ; peutêtre aussi lui et elle se ressemblaient-ils trop sous certains rapports, j'entends surtout dans leur amour de l'argent pour l'argent et pour le plaisir de l'entasser. A vrai dire, cet esprit d'épargne est le seul grief sérieux qu'on puisse invoquer contre la famille royale, mais il faut avouer qu'aucun de ses membres, sauf le duc d'Orléans, n'en était exempt.

Il ne faudrait pas croire cependant que Louis-Philippe fermât sa bourse à des détresses réelles. Loin de là. Je tiens l'histoire suivante de mon vieux précepteur, à qui je dois, au reste, bien des documents ayant trait à des événements que j'aurais sans lui tout à fait ignorés.

La plus grande partie de la galerie d'Orléans, au Palais- Royal, fut terminée en 1829. On avait abattu les affreuses baraques de bois, et la charpente démolie valait à elle seule une petite fortune. Plusieurs entrepreneurs en avaient offert un bon prix; mais Louis -Philippe (alors duc d'Orléans) refusa de la vendre, voulant la faire distribuer comme combustible aux pauvres du voisinage pendant l'hiver qui s'annonçait fart rigou reux. Un jour que le duc inspectait les travaux en compagnie de son intendant, un individu, éloigné d'eux de quelques mètres, se mit à crier à tue-tête : « Vive le duc d'Orléans! » — « Allez voir ce que veut cet homme, car assurément il veut quelque chose », dit le duc, qui, voltairien à sa manière, estimait à juste prix l'enthousiasme du bonhomme. Ce bonhomme était le père Sournois, et le père Sournois était un de ces personnages indéfinissables qui, encore de nos jours, trouvent plus de ressources pour soutenir leur problématique existence dans la capitale de la France que partout ailleurs. A l'époque dont je parle, il gagnait sa vie en vendant des contremarques à la porte des théâtres. Il avait entendu parler des projets du duc à l'endroit des matériaux provenant de la charpente, de là son cri enthousiaste de « Vive le duc d'Orléans ! » On lui expédia une voiture de bois , qu'il s'empressa de convertir en espèces sonnantes, et il ne dégrisa pas pendant quinze jours. Lorsque l'intendant, horriblement scandalisé, raconta au duc les résultats de sa générosité, celui-ci ne fit qu'en rire et envoya chercher la femme de l'ivrogne, qui arriva bientôt.

Page 1