CHAPITRE IX
teur de la dernière strophe, appelée communément « la strophe des enfants » ; je ne crois pas qu'on fût mieux renseigné à Paris. Quelques-uns de mes camarades — car j'avais près de dix-huit ans à cette époque — l'attribuaient à Marie-Joseph Chénier, d'autres au poète Louis-François Dubois (i).
« L'énigme n'en subsistait pas moins, quand, un jour, sous le règne de la Terreur, la rumeur se répandit à Lyon qu'un ci-devant prêtre, ou plutôt un prêtre non assermenté, avait été surpris célébrant un mariage religieux et serait traduit dans l'après-midi devant le Tribunal révolutionnaire.
« Bien que vos lectures sur cette période de notre histoire nationale aient pu vous faire supposer le contraire, la comparution d'un prêtre excitait toujours un intérêt plus qu'ordinaire, et ce qu'un intérêt plus qu'ordinaire signifiait alors, vous ne sauriez vous l'imaginer. Ce prêtre, que les Terroristes pouvaient insulter et menacer à leur aise, n'en était pas moins pour eux plus qu'un mortel vulgaire; ils le considéraient comme un être étrange, soit meilleur qu'un homme, soit pire qu'un démon. Aucun principe philosophique ne remplaçait en eux les croyances religieuses de leur jeunesse, qu'ils avaient jetées par-dessus bord; je vous laisse le soin d'en tirer les conséquences. Toujours est-il que la salle où ce prêtre devait être jugé était remplie à étouffer au moment où nous arrivâmes à l'Hôtel de ville. C'était une grande chambre, à l'extrémité de laquelle se trouvait une table oblongue, recouverte d'un tapis noir. Tout autour étaient assis sept juges, élevés d'ailleurs à
(i) Louis-François Dubois, auteur de plusieurs poèmes héroïques aujourd'hui complètement oubliés : Ankarstrôm, Geneviève et Siegfried, etc. Son titre principal à la mémoire de la postérité est d'avoir sauvé, pendant la Révolution, un nombre considérable d'ouvrages littéraires de grande valeur, qu'il restitua ensuite à l'État.
L' Editeur .
cette fonction de leur propre autorité. Ils étaient ceints d'une écharpe tricolore et portaient, suspendue au cou par un ruban, une petite hache d'argent.
« Il n'y avait pas en général d'éloquence perdue. La mort sans phrase, inaugurée à l'exécution de Louis XVI, n'avait pas cessé d'être à l'ordre du jour. Cinq ou six prisonniers furent introduits et emmenés sans que la foule manifestât le moindre sentiment de pitié ou de haine. Après avoir écouté la lecture de l'acte d'accusation, les juges étendaient les mains sur la table ou les portaient au contraire à leur front. Le premier de ces gestes signifiait l'acquittement et la mise en liberté; le second, c'était la mort, mais non pas toujours la guillotine, car cet instrument n'était pas encore assez perfectionné pour aller aussi vite que leur soif de destruction.
« Tout à coup, le prêtre parut ; un silence de mort s'établit dans la salle. Il n'était pas très âgé, quoique sa chevelure fût d'une blancheur de neige.
« Qui es-tu? » demanda le président.
« Le prisonnier se redressa de toute sa hauteur : « Je suis l'abbé Pessonneaux, ancien professeur au col- « lège de Vienne et l'auteur delà dernière strophe de la « Marseillaise », répondit tranquillement l'accusé.
« Je ne saurais rendre l'émotion produite par ces simples mots. Le silence devint accablant, on entendait la respiration oppressée de la foule. Quant au président, il ne prononça pas une parole; la réponse du prêtre l'avait abasourdi : il interrogea simplement ses collègues d'un regard circulaire. Les soldats et les o-ardes semblaient changés en pierre ; tous les yeux, dirigés vers la table, suivaient avec anxiété les mouvements des juges. Lentement et délibérément, tous étendirent la main. Une tempête d'applaudissements éclata aussitôt et répondit à leur geste. C'est ainsi que l'abbé Pessonneaux dut la vie à sa strophe, car son assertion, accueillie de prime abord sans hésitation, fut contrôlée par la suite et trou-