‹ Un anglais à ParisChapitre 129 sur 161 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

de Girardin : « Quand le maréchal Soult est dans l'opposition, on l'acclame comme le vainqueur de la bataille de Toulouse ; lorsqu'il est du parti gouvernemental, on l'accuse d'avoir perdu cette même bataille. » Depuis, les Américains ont inventé un mot pour exprimer cet état d'esprit : ciissedness.

Les enfants de Louis-Philippe, ses fils surtout, que je connaissais déjà presque tous personnellement avant d'avoir été invité aux Tuileries, prenaient les choses plus gaiement. Sauf parmi les partisans de la branche aînée, pas une voix ne s'élevait contre eux. Ils gagnaient l'admiration des bonapartistes eux-mêmes par leur belle mine et leur mâle vaillance. Étant un jour à Tortoni, je vis passer à cheval le duc d'Orléans et son frère le duc de Nemours. Deux de mes voisins, impérialistes à n'en pas douter et, de plus, anciens officiers, les regardèrent longtemps avec attention ; l'un d'eux dit alors : « Si le Petit, au lieu de filer le parfait amour un peu partout, avait mis tous ses œufs dans le même panier, il aurait eu des grands comme cela, et nous ne serions pas dans l'impasse oia nous sommes.

— Mon cher, répliqua l'autre, des grands comme cela ne se font qu'à loisir, et pas entre deux campagnes (i). »

C'étaient vraiment de beaux garçons que ces fils du roi Louis-Philippe, les deux aînés surtout, quoique le duc d'Orléans fût d'apparence plus frêle que le duc de Nemours, et l'admiration des deux vétérans était parfaitement justifiée. Leur éducation, excellente du reste, péchait peut-être par excès de sévérité, étant donnée leur haute situation sociale. Tous allaient au collège

(i) Cette réponse me rappelle celle de Dumas fils à un personnage dont la femme avait été notoirement connue pour ses infidélités conjugales et dont tous les fils étaient malingres. « Ah ! monsieur Dumas, c'est un fils comme vous qu'il me fallait », s'écriaitil. « Mon cher monsieur, lui répondit Dumas, quand on veut avoir un fils comme moi, il faut le faire soi-même. » L'Editeur.

Henri IV; il me souvient d'avoir souvent, en 1838, croisé le matin sur le pont Neuf le carrosse bleu et jaune à la livrée royale qui conduisait au collège le duc d'Aumale et le duc de Montpensier encore écoliers à cette époque.

Quand je parle de la sévérité de leur éducation, je ne veux pas dire par là que les jeunes princes fussent ce que nous appelons des bébés de mamans (i), ou, selon l'expression familière des Français , de grands garçons encore pendus aux jupes de leur mère, bien au contraire. Comment s'y prenaient-ils? Mais le fait est que, le soir, lorsqu'ils étaient censés, sinon au lit, du moins rentrés dans leurs appartements privés, on pouvait les rencontrer en bien des endroits publics, surtout dans les petits théâtres comme le Palais-Royal et même le Vaudeville et les Variétés, qui n'étaient pas si près des Tuileries. Il est entendu que le roi semblait ignorer ces escapades, mais je crois au contraire qu'il les connaissait fort bien et s'en faisait volontiers le complice. II ne parut pas le moins du monde étonné un jour que lord"^**, parlant de ses fils, lui dit les avoir rencontrés la veille au soir ; c'est toutefois avec une certaine anxiété qu'il demanda : « Où? »

« Au Café de Paris, Sire. »

Le roi respira comme un homme tiré de peine. « C'est parfait, dit-il en riant. Tant qu'ils ne vont pas dans des endroits que fréquente Guizot, je n'y attache aucune importance ; mais s'il les voyait sortir le soir, je risquerais d'y perdre ma couronne. Guizot est si terriblement respectable! Je ne puis me défendre de croire qu'on découvrira un jour que nous nous sommes mépris soit sur sa nationalité, soit sur sa respectabilité ; l'une et l'autre sont si mal assorties ! »

Sans doute, Louis-Philippe aimait et respectait

(i) Dans le texte : viother's babies.

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