‹ Un anglais à ParisChapitre 130 sur 161 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Guizot, mais, avouons-le, sans parvenir à le comprendre. Il fut cependant, sans contredit, le plus respectable des rois modernes, si nous entendons par respectabilité une vie privée irréprochable ; seuls Charles I" et Guillaume III méritent sous ce rapport de lui être comparés. Néanmoins, la respectabilité de Guizot restait une énigme pour lui. L'homme qui, après avoir dit aux autres : « Enrichissez-vous, enrichissezvous ! » quittait la carrière ministérielle aussi pauvre qu'il y était entré , devait nécessairement sembler un êtreénigmatique au souverain, qui, avec une liste civile dépassant dix-huit millions, était hanté de la terreur de la pauvreté, hanté au point de fatiguer de ses appréhensions ses conseillers et ses amis. « Mon cher ministre, disait-il un jour à Guizot, après lui avoir énuméré longuement ses charges domestiques, mon cher ministre, je vous prédis que mes enfants manqueront de pain. » Le souvenir de sa misère d'antan s'élevait sans cesse en lui comme un horrible cauchemar, et en faisait le premier bourgeois, et non, comme l'avaient été ses prédécesseurs, le premier gentilhomme de son royaume. Si un marchand, ayant laissé tomber une pièce de monnaie, néglige de se baisser pour la ramasser, il peut à juste titre être taxé d'imprévoyance coupable; mais lorsqu'un prince laisse échapper un louis d'or, s'il s'arrête pour le chercher, il agit d'une manière mesquine et indigne de son rang.

Le thème principal de la conversation de Louis- Philippe, si charmant et spirituel qu'il fût parfois, c'était toujours l'argent; il avait le tort d'en parler d'une façon qui rappelait beaucoup plus l'esprit de lucre d'un Thomas Guy ou d'un John Overs que les aspirations aventureuses et, somme toute, plus nobles d'un John Law. Le cliquetis de l'argent, dans l'un et l'autre cas, blesse l'oreille, mais strident, aigre et importun dans le premier, il semble au moins, dans l'autre, être

l'accompagnement de préoccupations moins vulgaires.

Un fait bien typique, qui se passa pendant mon séjour à Eu et au Tréport en 1843, lors de la visite de la reine Victoria à Louis-Philippe, donne une idée assez exacte de l'état d'esprit du roi. Lord ^^^ rentra, un matin, à l'hôtel on nous étions tous deux installés, place du Château, en riant aux éclats : « Savez-vous, me dit-il, ce qu'a fait le roi aujourd'hui?... Il y a une heure, lui et la reine Victoria se promenaient dans le jardin, lorsque, avec une galanterie toute française, il lui offrit une pêche. La reine parut assez embarrassée, ne sachant comment la peler. Louis-Philippe sortit alors de sa poche un gros couteau. « Quand on a été, « comme moi, un pauvre diable réduit à vivre avecqua- « rante sous par jour, on a toujours un couteau dans sa « poche. J'aurais pu, depuis quelques années, perdre « cette habitude ; mais je ne l'ai pas voulu, on ne sait (( pas ce qui peut arriver. » La reine en avait les larmes aux yeux. Vraiment, il devrait apprendre à ne pas importuner tout le monde de ses soucis d'argent. »

Je fus, je dois l'avouer, moins surpris que mon interlocuteur, qui connaissait pourtant Louis- Philippe depuis plus longtemps que moi. Personne, même ses pires ennemis, n'aurait pu accuser le fils de Philippe- Egalité d'être un lâche. Les bulletins de Valmy, de Jemmapes et de Neerwinde sont là pour proclamer hautement le contraire. Mais le mépris du danger physique sur le champ de bataille ne constitue pas, à proprement parler, l'héroïsme dans le sens le plus élevé du mot, quoique le plus souvent ce terme soit employé dans cette acception particulière. Un homme ne meurt qu'une fois, et la philosophie, mi-positiviste, mi-voltairienne, de Louis-Philippe l'avait, à coup sûr, cuirassé contre la peur delà mort. Sa religion n'étaitguère qu'à fleur de peau, et quand il accepta, à son lit de mort, les secours de la religion, ce fut uniquement par déférence

Page 1