CHAPITRE PREMIER
lycéens, et l'uniforme semi-militaire qu'ils portent maintenant est de date plus récente. Le collégien d'alors avait un chapeau de haute forme, comme nos étudiants d'Eton, une sorte d'habit de quaker à col relevé, une cravate blanche, un gilet et des pantalons bleu foncé, des souliers découverts laissant voir des bas de coton bleu. En été, quelques-uns, ceux en particulier du collège RoUin, portaient un gilet et des pantalons d'étoffe brune plus légère. Toute la semaine, ils étaient prisonniers dans les murs du collège, et pendant leur promenade du jeudi, c'étaient encore des prisonniers faisant de l'exercice sous la surveillance de leurs geôliers. Ceux qui avaient à Paris des parents ou des amis pouvaient sortir un dimanche par quinzaine, pourvu toutefois qu'on vînt les chercher le matin et qu'on les ramenât le soir. Cette règle s'appliquait à tous, aux écoliers de neuf ans comme à ceux de dixhuit. Elle subsiste encore de nos jours.
Je ne suis entré que deux fois à cette époque dans un collège français, et pour voir un de mes amis, mais j'ai rendu grâce à mon étoile d'avoir été préservé de quatre ou cinq ans d'une existence pareille. Pas un domestique anglais , moins encore un français , n'aurait accepté la nourriture, le service de la table , les chambres à coucher ressemblant à des cellules avec leurs fenêtres grillées, dont devaient se contenter les pensionnaires. Aussi n'ai-je jamais rencontré un Français qui se rappelât avec plaisir ses années de collège.
Revenons à Bobino.
La soirée se terminait généralement par un souper chez Dagneaux, chez Pinson, ou chez le rôtisseur, du moins si l'on était dans les dix premiers jours du mois ; passé ce temps, la pension mensuelle étant à peu près dépensée, le festin se composait uniquement d'un pâté de viande acheté chez un charcutier, et arrosé de bouteilles fournies par \ Hôtel de V Empereur Joseph 11^
situé encore actuellement à l'angle sud-est de la rue de Tournon. Suivant la légende, le frère de Marie-Antoinette l'avait habité pendant un de ses séjours à Paris; cela semble peu croyable d'un prince dont la soeur allait monter sur le trône de France; toutefois, le comte de Falkenstein, nom sous lequel il voyageait incognito, avait bien un peu de l'âme d'un philosophe. Ne montat-il pas un jour chez Jean-Jacques Rousseau, sans l'avoir prévenu de l'honneur qu'il voulait lui faire ? Jean- Jacques copiait de la musique, et quand la porte s'ouvrit devant le noble visiteur, il n'en fut pas médiocrement flatté ; Buffon, au contraire, que Joseph surprit dans une circonstance analogue, ne put jamais se consoler d'avoir été vu en robe de chambre, lui qui ne se mettait au travail qu'en jabot et en manchettes de dentelles.
Si je me suis laissé entraîner à cette dissertation quasi historique, c'est que chaque pas dans le quartier en évoquait quelqu'une, même chez mes joyeux compagnons, au grand ébahissement de leurs amies. Celles-ci ne s'intéressaient qu'à une seule des biographies concernant les habitants passés ou présents de la rue, et cette biographie était celle de Mlle Lenormand, la célèbre diseuse de bonne aventure, qui logeait au n° 5. Elles avaient entendu dire que la vieille devineresse, après avoir été la maîtresse d'Hébert, si fameux par son Père Duchesne, avait, pendant la première Révolution, prédit à Joséphine de Beauharnais qu'elle serait impératrice, comme le prédit plus tard une bohémienne de Grenade à Eugénie de Montijo. Mlle Lenormand avait été incarcérée après la mort d'Hébert, mais elle fut mise en liberté dès les premiers jours du Consulat, et on la faisait fréquemment appeler au Luxembourg, qui n'est qu'à un jet de pierre de la rue de Toui-non. Sa réputation s'étendit, et elle gagna beaucoup d'argent sous le premier Empire. Si igno-