‹ Un anglais à ParisChapitre 131 sur 161 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

pour la reine Marie-Amélie. Les prêtres étaient à peine sortis qu'il se tourna vers elle : « Ma femme, lui dit-il, es-tu contente de moi? »

Même pendant sa vie, il était trop bon mari pour peiner la reine, qui était profondément religieuse, en manifestant de façon ostensible son incrédulité. Il tâchait toujours de trouver autant que possible une bonne raison pour s'abstenir de paraître à l'église. II était, ainsi que les princesses, très amateur de musique, et le compositeur Adam était souvent invité à venir faire de la musique dans les appartements royaux. Après son abdication, Louis-Philippe pensa même sérieusement à écrire, en collaboration avec Scribe, le libretto d'un opéra roulant sur un fait de l'histoire d'Angleterre ; Halévy devait en composer la musique. Le compositeur de la Juive et l'auteur du livret des Huguenots vinrent une fois conférer avec le roi de ce projet, auquel sa mort, survenue peu de mois après, coupa court.

Pendant ces visites d'Adam, les princesses travaillaient à leurs broderies, tandis que le roi restait debout auprès de l'exécutant. C'est à cette époque que parurent les premières orgues de salon ; sur le conseil d'Adam, on fit emplette de la nouvelle invention pour les Tuileries. Louis-Philippe en fut ravi lorsqu'il l'entendit pour la première fois. « Ce sera une bonne fortune pour les églises de campagne, dit-il. Il doit y avoir beaucoup de gens qui, comme moi, s'abstiennent d'y aller par horreur de cet affreux instrument qu'ils appellent un serpent. N'est-ce pas, ma femme ? »

La conception idéale de la vie, s'il en avait jamais eu une, avait été éteinte en lui, d'abord par sa gouvernante, Mme de Genlis, puis par la dure pauvreté qu'il avait endurée pendant son exil : et , bien qu'on ait beaucoup dit le contraire, il fallait alors à la France un souverain idéaliste, et non le prosaïque père d'une

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nombreuse famille appréciant sa souveraineté comme un bon moyen de caser tous ses enfants. Il n'avait ni l'audace, ni la grandeur qui justifient un usurpateur. L'exemple de Napoléon I" avait été perdu pour lui, comme, plus tard, l'a été pour son petit-fils, le comte de Paris, celui de Napoléon III. Quand je dis la France, j'ai tort, je devrais dire Paris; car, depuis 1789, il n'y a plus de roi de France, il n'y a plus qu'un roi de Paris. La province ne compte pas en matière politique ; nous avons en Angleterre des manifestations provinciales, Manchester a son école politique : l'équivalent serait radicalement impossible en France, où. Paris absorbe tout. Malheureusement, Paris, qui avait applaudi à la glorieuse mue en scène du premier Empire et avait vu d'un œil favorable la pompe et l'apparat de la Cour de Louis XVIII et de Charles X, n'avait que des railleries pour la Cour de Louis-Philippe avec ses grotesques réunions de tailleurs, d'épiciers et de bottiers, «ces gardes nationaux d'un pays qui n'a plus rien à garder », et leurs prétentieuses épouses « qui, disait la duchesse de la TrémoïUe, ont plus de robes que nos aïeules n'avaient de chemises (i) ». Celle qui parlait ainsi représentait à ces réunions tout l'élément féminin du faubourg Saint-Germain, car, malgré sa grande distinction, la comtesse Lehon, à laquelle j'aurai peut-être l'occasion de revenir, n'appartenait pas à l'aristocratie, et la princesse russe Bagration, qui épousa un Anglais, lord Howden, et qui habitait d'ailleurs le faubourg Saint-Honoré, était à double titre de noblesse étran-

(i) Elle répétait, sans le savoir, presque littéralement, les paroles de la duchesse de Coislin, qui, quelques années auparavant, disait en semblable occasion à Mme de Chateaubriand : (c Cela sent la parvenue; nous autres femmes de la cour, nous n'avions que deux chemises, on les renouvelait quand elles étaient usées; nous étions vêtues de robes de soie et nous n'avions pas l'air de grisettes comme ces demoiselles de maintenant. » L'Éditeur.

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