‹ Un anglais à ParisChapitre 132 sur 161 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

N'oublions pas qu'à cette époque le ridicule n'avait pas perdu le pouvoir de tuer.

Or, la haute société n'était pas seule à user de cette arme ; le peuple lui-même prodiguait les sarcasmes au monde de la Cour. J'étais dans le jardin des Tuileries en 1837, quand la duchesse d'Orléans fit son entrée à Paris. Le temps était splendide, et la mise en scène en elle-même considérée dans son ensemble, — accessoires et figurants mis à part, pour me servir d'un terme de théâtre, — la mise en scène était en harmonie avec le temps. La foule faisait plaisir à voir, rangée en masses serrées derrière les gardes nationaux et les troupes d'infanterie alignées le long du parcours du cortège, de l'Arc de triomphe à l'entrée du château. Tout à coup parut un piqueur lancé au galop, couvert de poussière; la foule se pressa pour mieux voir. Une femme du peuple, en frais bonnet blanc, fut jetée avec violence contre une vieille dame, accompagnée de sa fille, toutes deux fort élégamment mises. Au lieu de s'excuser, l'ouvrière dit bien haut qu'elle voulait voir la princesse, et se tournant vers ses voisines : « Vous pourrez la voir à la Cour, mesdames » , ajouta-t-elle. La vieille dame regarda sa fille sans articuler un mot; mais celle-ci, haussant les épaules , répliqua aussitôt : « La bonne femme ne sait pas qu'elle a bien plus de chances que nous d'aller à cette Cour. Elle n'a qu'à épouser un épicier ou un industriel quelconque, et on la regardera tout de suite comme une grande dame. » Le cortège arrivait. D'abord, les gardes nationaux à cheval, puis le roi et M. de Montalivet , suivis de la princesse Hélène et du duc d'Orléans à cheval auprès de la voiture de sa jeune épouse. Jusque-là tout allait bien : les trois ou quatre premières voitures étaient plus ou moins élégantes, mais. Dieu du ciel, celles qui suivirent et ce qu'il y avait dedans! Une vraie collection de ces marchandes à la toilette si bien décrites par Balzac.

Quand tout fut passé, la femme du peuple se retourna vers les deux dames : « Je vous demande pardon, madame, ce n'était vraiment pas la peine de vous bousculer. Si ce sont là de grandes dames, je préfère les petites que je vois dans mon quartier, rue Notre-Damede-Lorette. Comme elles étaient attifées! »

Il est certain que Louis-Philippe commit une faute — dont la reine eut sa part — en ne tenant aucun compte de l'amour des Parisiens pour la pompe et l'apparat. Personne ne s'en rendait mieux compte que ses enfants, notamment le duc d'Orléans, le duc de Nemours et la princesse Clémentine (i). Ils l'appelaient familièrement/^/^r^. « Il est trop père, disait la princesse, il fait concurrence au Père Éternel. » C'était une femme très intelligente, supérieure à tous ses frères, sans en excepter le Solon de la famille, le duc de Nemours. Elle n'en aimait pas moins pour cela la plaisanterie et les farces. Elle avait trouvé son maître, en ce genre, dans son frère, le prince de Joinville, de tous les fils de Louis-Philippe celui que la France connut le moins, parce qu'il était marin. Sa sœur lui avait demandé de lui rapporter d'un de ses voyages le costume complet d'une femme de chef chez les Peaux-Rouges ; son absence, cette fois, fut relativement courte, et, peu de jours avant son retour, il lui écrivit qu'il lui rapportait le costume désiré. « Tenez, Clémentine, voici pour vous, lui dit-il à son arrivée, en déposant sur la table un collier de perles de couleur.

— Ah! très joli, fit Clémentine, mais vous m'aviez promis le costume complet?

(i) La mère du prince Ferdinand de Saxe-Cobourg , souverain actuel de la Bulgarie. C'était la favorite de la reine Victoria, et Louis-Philippe lui-même la regardait non seulement comme la plus intelligente de ses trois filles, mais aussi comme la plus apte à remplacer auprès de lui sa sœur Adélaïde en qualité de conseiller privé. Les événements ont prouvé qu'on n'avait pas trop présumé

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