‹ Un anglais à ParisChapitre 133 sur 161 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

— C'est bien cela. Je ne leur en ai jamais vu porter d'autre. »

Je n'ai guère aperçu plus de deux ou trois fois le prince de Joinville : ce fut au moment de son mariage avec la princesse Françoise de Bourbon, fille de l'empereur du Brésil, Dom Pedro I", et sœur de l'empereur actuel, lorsqu'il amena sa jeune femme à Paris. C'était un habile dessinateur et un caricaturiste plus remarquable encore; mais si le premier de ces talents faisait les délices de ses parents, le second les remplissait de terreur, le roi surtout, qui ne savait jamais sur lequel de ses ministres son troisième fils exercerait la verve de son crayon. J'ai vu de lui toute une série de croquis contre les satiristes de son père : ces croquis, destinés à divertir sa jeune femme et ses frères, auraient, s'ils avaient été publiés, atteint leur but de façon plus profonde et plus sûre que toutes les productions quotidiennes visant le souverain. Car, à cette époque, si sages et si prudents qu'ils soient devenus plus tard, les fils de Louis-Philippe n'étaient pas d'humeur à accepter sans révolte les insultes qu'on prodiguait au chef de leur maison. Tous, filles et garçons, avaient les plus grandes dispositions pour les arts du dessin ; ils les tenaient de leur mère, élève distinguée d'Angelica Kaufïmann. La princesse Marie, morte si jeune, est l'auteur d'une statue de Jeanne d'Arc que des juges compétents, incapables de se laisser influencer par le fait de la haute naissance de l'artiste, considèrent comme une œuvre de grand

de ses capacités. La dernière fois que je vis cette princesse, dans une (c garden party » à Sheen-House, à l'occasion des noces d'argent du comte et de la comtesse de Paris, je ne la reconnus pas tout d'abord; elle avait changé depuis vingt ans. Je demandai son nom à un attaché de l'ambassade d'Autriche. La réponse du jeune homme la peint en quelques mots : <( Le cauchemar d'Alexandre III, la pierre d'achoppement de François-Joseph, et la potion calmante de Bismarck ; une des trois femmes supérieures de l'Europe; la mère de la Bulgarie. » — L'Editeur.

mérite. Je n'en puis donner mon opinion, ne l'ayant jamais vue; mais j'ai admiré quelques miniatures du duc de Nemours qui pouvaient soutenir la comparaison avec les productions des maîtres du genre, en n'en exceptant que celles des hommes de génie.

C'est une chose curieuse, mais bien prouvée, que le monde n'a jamais rendu justice au second fils de Louis- Philippe. Il n'était pas, à beaucoup près, aimé des Parisiens comme son frère aîné, et cependant sa ressemblance extraordinaire avec Henri IV, qu'ils adorent toujours, — probablement parce qu'il est mort, — aurait dû lui gagner leurs sympathies. Les partisans de la dynastie d'Orléans ont généralement attribué cette froideur du peuple à l'égard du duc de Nemours à ses manières réservées, que bien des gens prenaient pour de la hauteur. Je crois plutôt qu'on le suspectait d'être le conseiller de son père, et ce qui aggravait les choses, son conseiller dans un sens réactionnaire. On l'accusait d'être antiparlementaire, et il ne prit jamais la peine de réfuter cette assertion ; c'est peut-être parce qu'il était trop honnête pour mentir (i). J'avais rencontré pour la première fois le duc de Nemours dans l'atelier du peintre Eugène Lami ; on n'a pas oublié peut-être que j'avais fait ainsi la connaissance du duc d'Orléans dans l'atelier de Decamps. Tous ces jeunes princes étaient les admirateurs sincères et les protecteurs des artistes de leur temps, et s'ils avaient pu en agir à leur guise, les soirées des Tuileries auraient été plus souvent animées par la

(i) Il y avait sous l'Empire la même divergence d'opinion dynastique entre le souverain et ceux qui lui touchaient de plus près. Quand Alphonse Daudet vint à Paris pour se faire un nom dans la littérature, le comte, plus tard duc de Morny, lui offrit une situation d'attaché à son cabinet. « Avant d'accepter, monsieur le duc, il vaut mieux que je vous dise que je suis légitimiste », répliqua le futur romancier. « Que cela ne vous tourmente pas, lui dit de Morny en riant, l'Impératrice l'est encore plus que vous. »

L' Editeur .

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