‹ Un anglais à ParisChapitre 134 sur 161 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

présence des littérateurs et des peintres ; mais, si absurde et si incroyable que cela puisse paraître, la bourgeoisie regardait ces relations familières des princes avec les artistes de leur temps comme une condescendance regrettable dont elle ne voulait pas se faire la complice. Il convient toutefois que je me montre à cet égard fort réservé, car l'aristocratie anglaise n'était pas alors beaucoup plus libérale.

Ce qui frappait tout d'abord dans le duc de Nemours, c'était l'étendue de ses connaissances; sa mémoire était merveilleuse. Eugène Lami revenait de Londres, oii il avait été, de par son art , en rapport avec quelques membres des plus anciennes familles d'Angleterre. Il lui suffisait de citer un nom pour que le duc de Nemours nous fît aussitôt l'histoire générale et anecdotique de toute la lignée ; il aurait pu soutenir avec avantage une discussion sur l'armoriai du Royaume-Uni avec le •iieilleur fonctionnaire d'Herald-College.

Eugène Lami s'occupait alors de dessiner pour l'armée française de nouveaux uniformes, dont plusieurs ont été abolis après la guerre de 1870. Il habitait cette partie de la rue du Marais qu'on a démolie plus tard pour faire place au boulevard Magenta; il avait là pour voisins deux hommes que leur talent a rendus immortels : Honoré de Balzac et Paul Delaroche. J'en ai déjà parlé, mais sans relater l'incident qui mit les deux peintres en rapport avec le romancier, incident si bizarre qu'un auteur comique y regarderait à deux fois avant de l'utiliser dans une comédie. Il m'a été raconté par Lami luimême. Un matin qu'il travaillait avec Paul Delaroche, on frappa à la porte, et un corpulent personnage enveloppé d'une sorte de froc monastique parut sur le seuil. Delaroche se souvint de l'avoir rencontré parfois dans l'escalier, mais, pas plus que Lami, il ne savait son nom, quoiqu'ils connussent bien de réputation le célèbre écrivain. « Messieurs, dit le visiteur, je suis Honoré de

Balzac, un voisin et un confrère tout à la fois. On va saisir mon mobilier, et je viens vous prier de m'aider à sauver le reste de ma bibliothèque. » Il va sans dire qu'on fit droit à sa requête : les livres furent dissimulés derrière les toiles, à la grande satisfaction de Balzac, qui, depuis, vint souvent faire un bout de causerie avec ses voisins ; mais ni l'un ni l'autre n'éprouvaient une réelle sympathie pour l'auteur de la Comédie humaine , leurs caractères étaient trop foncièrement dissemblables. J'ai connu bon nombre de ces hommes illustres dont le nom est aujourd'hui familier à tous les esprits cultivés, délicats et amoureux de l'art; je les ai suivis du début de leur carrière à son apogée; je n'en ai point vu de plus indifférents aux profits financiers de leurs œuvres qu'Eugène Lami et Paul Delaroche, sans en excepter Delacroix et Decamps. Balzac, au contraire, n'a eu dans la vie qu'une ambition : faire une grosse fortune. Ils ne pouvaient donc s'entendre.

Je reviens encore aux fils de Louis-Philippe. Le duc de Nemours était, par excellence, je l'ai dit déjà, le grand seigneur de la famille; la vérité m'oblige à ajouter qu'il avait dans ses façons, on n'en peut disconvenir, une certaine raideur peu faite pour plaire à ceux qui lui étaient inférieurs au point de vue social. C'était Henri IV, mais Henri IV sans sa bonhomie, sans cette galanterie légendaire prolongée jusqu'aux limites de la vieillesse, qui avait rendu le roi vert-galant si cher à son peuple. Aux jours dont je parle, le duc de Nemours était très jeune; personne ne songeait à mettre en doute son courage personnel, comme on l'a fait, au grand désespoir de son père, après la révolution de Février. Aucun éloge n'a jamais été plus mérité que celui que faisait sir Robert Peel de la famille du dernier roi des Français, « famille, disait-il, où tous les hommes sont braves et toutes les femmes sont chastes ». Au reste, le duc de Nemours et ses frères eussent-ils été mille

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