CHAPITRE IX
à rislamisme. Sa clémence étant inoffensive, on l'avait employé au service de la mosquée. Tous ces renseignements, grossis et embellis en passant par un nombre considérable d'intermédiaires, étaient loin, on le comprend, d'avoir la netteté succincte que je leur donne ici.
Sur ces entrefaites, le général Montauban reçut un autre commandement, et, pendantprès d'un an , l'enquête fut abandonnée. Quand on la reprit, le prisonnier français était mort, mais on envoya à Oran des papiers trouvés sur lui : ils étaient écrits en français et prouvèrent à n'en pas douter que le défunt était bien le capitaine de Géreaux.
Pour en revenir au duc d'Aumale, il faut reconnaître qu'il exerça toujours une bien plus grande influence sur le monde extérieur que ses autres frères ; cette influence venait sans doute de son immense fortune, plutôt que de ses qualités personnelles, très remarquables pourtant, au dire de bien des gens. Je ne l'ai rencontré que rarement du vivant de son père. Il réalisait l'idéal du preux chevalier, du Bayard moderne, tel que l'imaginent les Français : beau, vaillant, d'une séduction irrésistible avec les femmes, de relations faciles et surtout très spirituel. C'est lui qui, après la confiscation des biens de la Maison d'Orléans par Napoléon III, répondit à l'ambassadeur de France à Turin, qui lui demandait des nouvelles de sa santé : « Je vais très bien ; la santé est une des choses qu'on ne peut confisquer. »
Néanmoins, quand je l'ai connu davantage, je n'ai rien trouvé en lui qui justifiât cette préférence si manifeste de l'opinion publique, et j'ai découvert depuis que je n'étais pas seul de mon avis. A l'heure qu'il est, je suis encore persuadé que s'il n'avait été l'héritier de l'infortuné prince de Condé, et, par conséquent, le défendeur véritable dans tous les procès suscités par la mort tragique de ce prince, il serait resté socialement confondu avec le reste de la famille d'Orléans.
La popularitéau contrairedesonfrèreaîné, leducd'Orléans, lui était toute personnelle. Autant qu'on ait pu en juger, il était exactement l'opposé de Charles II, qui parlait bien et agissait mal : lui ne moralisait pas et vivait bien. Ce n'était ni un fin lettré comme son père, ni un brillant officier comme le duc d'Aumale, ni le joyeux marin qu'était le prince dejoinville. Une prétendait pas plus à la sagesse de son frère Nemours qu'aux tendances mystiques de sa plus jeune sœur ou à la vivacité d'esprit de la princesse Clémentine; et pourtant, mieux qu'eux tous, il comprenait la nation française et savait s'en faire aimer. Ses escapades de garçon mêmes, bien connues sans être affichées, n'étaient que fredaines de grand seigneur, et, par là, ne déplaisaient pas à la majorité du peuple : « Chacun colon... ise à sa façon », disait-on avec indulgence, en faisant allusion à son admiration pour Jenny Colon, au moment où la colonisation de l'Algérie était le thème de toutes les conversations.
Peut-être, au fond, aimait-il les artistes plus que l'art, mais cela ne l'empêchait pas d'acheter leurs œuvres dans la mesure de ses moyens. Quoique bien jeune encore, vers 1836 ou 1838, je fréquentais beaucoup les ateliers des peintres de renom, et c'est chez Decamps que j'appris, pour la première fois, à apprécier l'excellence du caractère du duc d'Orléans. J'étais un jour chez le grand peintre, quand il y entra familièrement. Nous ne nous connaissions pas, mais il me serra aussitôt la main, comme son père l'avait accoutumé à le faire, lorsqu'on lui présentait un Anglais. A ma grande stupéfaction, il portait sur le bras une paire de pantalons. Notre causerie dura une dizaine de minutes, pendant lesquelles je ne cessai de me demander ce qu'il allait faire de ce vêtement intime ; il saisit un de mes regards de côté et partit d'un éclat de rire. « J'oubliais, s'écria-t-il, tenez , Decamps, voilà vos