CHAPITRE IX
culottes. » Et se tournant vers moi : « Je les monte toujours, quand je viens dans la matinée. La concierge est très vieille, et je lui épargne ainsi de grimper péniblement les quatre étages. » J'appris ensuite que la concierge, avant de le connaître, l'avait prié un jour de monter les vêtements du peintre et ses bottines. Depuis, il ne manquait pas de les lui demander, en passant devant sa loge.
Je ne puis que le répéter, le duc d'Orléans est un des hommes les plus charmants que j'aie jamais connus. Je l'unis toujours dans ma pensée à Benjamin Disraeli et à Dumas père. J'ai été aussi lié avec l'homme d'Etat anglais qu'avec le romancier français. Sans pouvoir leur être comparé au point de vue intellectuel, le duc avait avec eux deux traits communs dans le caractère : un profond dédain de l'argent et un charme extrême de séduction. Je ne sais si les deux autres devaient ce charme à leurs éminentes qualités intellectuelles, mais ce n'était sûrement pas le cas du duc d'Orléans. Il ne disait jamais rien qui fût digne d'être répété et avouait en toute franchise la modestie de son bagage scientifique ; incapable de composer une épigramme, il ne pouvait même se rappeler celles des autres. « Je n'aimerais pas à en convenir devant mon père, qui est très versé dans la littérature grecque et latine, disait-il, du moins si j'en crois mes frères, de Nemours et d'Aumale, qui sont bons juges; car, malgré les prix qu'ils ont eus au collège, je les crois très savants. Ah! vous êtes surpris que je dise « malgré les prix qu'ils ont eus »? Mais c'est que j'en ai obtenu autant qu'eux, et quand il devrait m'en coûter la vie, je ne serais pas capable de construire une phrase grecque, tout au plus une latine, et non sans peine : mon ignorance m'a déjà coûté cher. » Et il nous raconta plaisamment comment il avait dû créer une place de secrétaire auprès de la duchesse, pour un ancien con-
disciple. « Vous comprenez, il m'est arrivé tout d'un coup avec un chiffon de papier que je lui avais écrit, pendant que nous étions au collège, pour lui demander de m'expliquer un texte grec. Impossible de nier, je l'avais signé. Le plus joli, c'est qu'il est censé traduire et entretenir la correspondance allemande de la duchesse. Lorsque je lui ai donné cet emploi, il ne savait pas le premier mot de la langue de Schiller, de sorte que^ outre ses appointements, il a fallu que je lui paye un professeur d'allemand. »
J'ai dit que le duc d'Orléans était indifférent aux questions d'argent; il ne voulait pas toutefois qu'on l'escroquât impunément. Il avait horreur de l'avidité des petits boutiquiers bourgeois. Un jour qu'il traversait la Lorraine, il s'arrêta à un relais pour déjeuner ; on lui servit deux œufs, quelques tartines de beurre et une tasse de café. Au moment de partir, son domestique vint l'avertir que M. l'hôtelier exigeait modestement deux cents francs d'écot. Le duc envoya chercher le maire de l'endroit, lui remit un billet de mille francs et la note du déjeuner , lui dit de payer l'aubergiste suivant le tarif habituel et de distribuer le surplus aux pauvres de sa commune. Il est plus que probable que ledit hôtelier fut des premiers en 1848 à saluer la République; les princes et les rois devaient, suivant lui, être rançonnables à merci; s'ils s'y refusaient, à quoi bon alors être en monarchie?...
Toute idole populaire en France doit faire des largesses publiques et privées; l'homme aimé de la foule doit lui être profitable en quelque manière. L'avidité et l'intérêt personnel forment le fond des luttes politiques en France.
Pendant une des émeutes si fréquentes sous le règne de Louis-Philippe, Mimi-Lepreuil, pick-pocket émérite (i),
(i) Mimi-Lepreuil avait la spécialité du vol à la tire; son habileté était telle qu'on l'avait surnommé « la Main d'or. »
(Note du Traducteur.)