CHAPITRE PREMIER
rantes qu'elles fussent de l'histoire, nos espiègles grisctfes savaient bien tout cela, et leur grande ambition était d'obtenir les cinq francs qui leur ouvriraient la porte de Mlle Lenormand. Celle-ci mourut vers 1843. Jules Janin, qui habitait la même rue, dans la maison occupée autrefois par Théroigne de Méricourt, assista aux funérailles de la diseuse de bonne aventure.
Les cinq francs, si souvent réclamés par les étitdiantes, et qui sortaient si rarement de la poche de leurs admirateurs, étaient alors une somme importante pour la jeunesse du Quartier Latin. Bien peu d'entre eux touchaient plus de deux cents francs par mois ; beaucoup avaient moins encore. Ceux qui recevaient cinq cents francs, — il n'y en avait peut-être pas quarante sur la totalité des étudiants, — étaient à peine considérés comme appartenant à la corporation fraternelle. On les appelait ultrapontins, pour les distinguer de ceux qui, d'un bout de l'an à l'autre, ne passaient jamais les ponts, si ce n'est pour aller au théâtre; car il n'y avait pas grand'chose à voir à l'Odéon de 1830 à 1840. Après le départ d'Harel pour la Porte-Saint-Martin, la gloire du second Théâtre-Français s'était éclipsée, et ce ne fut que vers 1841 que Lireux tenta d'en ranimer l'ancienne splendeur. A ce moment, j'avais cessé de fréquenter le Quartier Latin, mais Lireux était un familier du Café Riche et du Divan de la rue Le Peletier ; il dînait quelquefois au Café de Paris. Aussi, nous tenions à assister à toutes ses premières malgré les avis des beaux esprits de Paris, de Théophile Gautier, entre autres, qui avait écrit : « On a fait là-dessus mille plaisanteries, je le sais ; il poussait de l'herbe aux galeries ; trente-six variétés de champignons malsains dans les loges tigraient la mousse des coussins. »
Il était difficile de rien dire de bien méchant d'un théâtre qui restait presque vide, même pour la représentation gratuite, donnée à l'anniversaire de la nais-
sance du roi ; aussi les étudiants se gardaient-ils bien d'y entrer jamais. Quand ils ne se divertissaient pas à Bobino, ils allaient à la Chaumière, même dans la journée. La Chaumière, dont on a fait plus tard des descriptions brillantes et enthousiastes, était en somme assez simple. Il y avait un tir, un jeu de quilles, etc., et c'était ouvert tout le jour. Les étudiants, après avoir assisté aux cours et flâné dans les jardins du Luxembourg, revenaient à la Chaumière, oi^i, par le beau temps, ils étaient sûrs de trouver la dame de leurs pensées, travaillant sagement sous les arbres. Les rafraîchissements étaient peu coûteux, et le temps se passait, jusqu'à l'heure du dîner, à deviser et à chanter en se promenant. Ils étaient divisés en petites coteries et y restaient très fidèles. Certaines tables étaient occupées exclusivement par des Bourguignons, des Angevins, etc. De fait, la vie y était plus individuelle et plus simple qu'elle ne l'est devenue plus tard.
Un de nos grands plaisirs était une excursion au restaurant du Père Bonvin ; aujourd'hui, les étudiants ne daigneraient pas s'y asseoir, quoique la nourriture y fût bien meilleure et trois fois moins chère que celle qu'on leur sert dans des milieux plus élégants. Il était admis que le Père Bonvin habitait la campagne, quoiqu'il ne fût qu'à un mille de la barrière Montparnasse. Deux grandes pièces déterre séparées, qui avaient été autrefois des prairies, mais qui étaient alors émaillées de plâtras, de cabanes de bois écroulées, etc., constituaient la campagne. On voyait bien quelques arbres dans le domaine du Père Bonvin, mais ils se sentaient évidemment hors de leur élément, et n'avaient rien de florissant. La maison branlante ne se distinguait guère des constructions voisines, mais elle était bâtie en pierre et avait deux étages. Si la chère y était simple, elle était honnête et naturelle, qualité méritoire dans une maison où le prolifique Jean Lapin était de fondation le