‹ Un anglais à ParisChapitre 140 sur 161 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

« Venez déjeuner avec moi demain matin, me dit-il, je crois que vous vous amuserez. Nous déjeunerons dans mon quartier, et vous verrez les gardes nationaux dans toute leur gloire. Ils prendront les armes demain en grand nombre, s'il fait beau.

— Mais pourquoi demain ? répliquai-je. J'ai cru comprendre qu'on avait abandonné le projet du banquet réformiste aux Champs-Elysées; ils n'auront donc aucun prétexte à parader ! De plus, ce ne serait jamais que mardi.

— On a, en effet, abandonné le projet du banquet; mais si vous croyez que cela les empêchera de sortir, vous êtes dans l'erreur; en tout cas, venez assister aux préliminaires. »

Je lui promis d'y aller, sans avoir la moindre idée que je serais témoin du pacifique prologue d'une révolution.

Le lendemain, la matinée était superbe et la température d'une douceur de printemps ; tout en flânant, le long du boulevard Montmartre et du boulevard Poissonnière, je remarquai que les rues étaient remplies de passants endimanchés. Mon compatriote m'avait donné rendez-vous en plein quartier d'affaires ; c'était partout des magasins de dentelles, de fleurs, de soie; quelque chose d'analogue aux environs de Cheapside, à Lon-

Mais il n'a pu se procurer du lait pour son thé le jeudi suivant : grave conséquence des barricades ! il leur en a gardé rancune.

Nous n'oserions garantir l'exactitude de tous les détails qu'il donne aussi bien que de celui-là : ce qu'il a vu des gens et des choses, en ces circonstances, il l'a peut-être vu parfois avec des yeux un peu prévenus; ce qu'il n'en a pas vu, on le lui a raconté, et l'on devait en ces jours agités raconter bien des choses. — Quant à ces appréciations d'un étranger sur les événements et sur le caractère des Français en général, il est bon de les connaître : elles sont instructives; et il faut aussi se rassurer et sourire en pensant que cet étranger a pourtant, sans y être contraint, préféré, pour y vivre, notre pays à celui où il était né. {Note du Traducteur.)

dres. Les riches industriels de cette époque n'habitaient pas la banlieue de Paris, comme ils le font de nos jours, et quand nous arrivâmes, mon ami et moi, au principal café-restaurant de la place du Caire, — c'était, je crois, le café Grégoire, — à peine y restait-il une table libre. Les habitués, presque tous gardes nationaux, étaient des commerçants aisés, bien plus désireux, comme je le reconnus plus tard, de jouer un rôle politique que de sauvegarder la tranquillité publique. S'il m'en souvient bien, l'un d'eux, chimiste-droguiste, que l'on me signala, est devenu député après la chute du second Empire; j'ajouterai en passant que c'est de ce café, véritable serre chaude politique, que sortit plus tard M. Tirard, qui, modeste fabricant de joaillerie fausse à ses débuts dans la vie, s'est élevé à la dignité de ministre des finances sous la troisième République.

Le déjeuner fut tout uniment parfait, le vin naturel, le cognac et le café excellents; et lorsque, par simple curiosité, je demandai à mon ami de me montrer la note afin d'en comparer les prix à ceux du Café Riche et du Café de Paris , je vis qu'il avait dépensé un peu moins de onze francs. Au Café Riche, c'aurait été vingt-cinq francs, et, à l'heure actuelle, ce serait certainement le double. C'étaient alors les beaux jours de la cuisine française, ou pour mieux dire de la cuisine bourgeoise, que, quelques années plus tard, un étranger aurait vainement réclamée à Paris. Heureusement, par exemple, aussi bien pour mon agrément que pour le bon fonctionnement de mes organes digestifs, je connaissais à fond Paris et les Français, sinon mon plaisir et ma bonne digestion eussent été fort compromis par l'excitation extrême de mon entourage; un étranger aurait cru sans contredit à une marche immédiate sur les Tuileries et à la répétition des scènes sanglantes de la première Révolution. Il m'a souvent été donné, par la suite, d'entendre de singulières divaga-

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