CHAPITRE X
tions politiques, soit en Angleterre, soit en France; mais je déclare que c'étaient des entretiens de haute et saine philosophie à côté de ce qui se débitait autour de moi, ce matin-là.
J'ai parlé déjà de l'Hôtel des Haricots, oii des hommes comme Hugo, Balzac, Béranger et Alfred de Musset préféraient se laisser incarcérer plutôt que de remplir leur service de gardes nationaux ; je compris soudain leur répugnance à être confondus avec un pareil assemblage de vaniteux imbéciles.
Tout ce verbiage n'aboutit à rien, mais mon intérêt s'étant éveillé, je pris rendez-vous avec mon ami pour le mardi suivant, sauf le cas d'incident imprévu. Je ne pensais certes pas encore, à ce moment, que la monarchie de Juillet fût condamnée, quoique j'eusse bien remarqué, en remontant le boulevard, que l'agitation s'était considérablement accrue depuis le matin. Le même soir, dès minuit, au train dont allaient les choses, j'avais acquis la conviction que la dynastie d'Orléans n'avait plus une semaine à vivre.
Tous les théâtres étaient encore ouverts ; mais étant invité à un bal donné par Poirson, l'ex-directeur du Gymnase, je me rendis chez lui, faubourg Poissonnière. « Nous ne danserons plus jamais sous Louis-Philippe ! » C'était le cri général, qui n'empêchait pas, du reste, les invités de s'amuser à cœur joie.
Le lendemain matin, lundi, l'horizon sembla s'éclaircir ; mais dès le mardi les symptômes d'orage reparurent plus menaçants. On fit garder le ministère de la marine par une compagnie d'infanterie. J'avais différentes courses à faire dans la rue de Rivoli, qui, à cette époque, se terminait brusquement au Louvre ; tout en me dirigeant vers le café Grégoire, je croisai patrouilles sur patrouilles de gardes nationaux battant le rappel. Je passai devant la Comédie-Française. Une large bande de papier jaune, portant le mot Relâche, imprimé I. 16
en gros caractères, biffait en biais l'affiche du spectacle du jour. C'en fut assez. Je me rappelai les paroles de mon vieux précepteur : « Quand la Comédie-Française ferme ses portes aux jours troublés, c'est comme lorsque les poussins rentrent par le mauvais temps : il y a de l'orage dans l'air. » Une fois arrivé place du Caire, je me trouvai au plus épais du mouvement. Nous étions, mon ami et moi, les seuls civils. Le propriétaire du café, lui-même, avait endossé son uniforme. C'est un caporal qui nous apporta notre filet de bœuf, et un sergent qui nous servit le café. Ces garçons-guerriers avaient-ils l'intention de délaisser leur poste pacifique pour frapper un grand coup en faveur de la liberté? Nous ne pûmes nous en rendre compte; mais déjà ils ne traitaient plus leurs clients de « messieurs », mais de « citoyens ». J'étais tenté de leur redire, en empruntant la phrase de Dupin, plus tard président de la Chambre des députés, au moment du coup d'Etat, et ami personnel de Louis-Philippe : « Soyons citoyens, mais restons messieurs. » Je jugeai plus prudent, toutefois, de m'abstenir.
Mon ami avait renoncé à s'occuper d'affaires : « C'est absolument inutile, me dit-il. Ah! si j'avais des rubans à vendre au lieu de coton, je pourrais réaliser de beaux bénéfices ; car je parierais bien que plus d'un de ces bons négociants-patriotes, que vous voyez secouer le grelot au dehors et faire vacarme, a chez lui ses ouvriers bien en train de fabriquer force cocardes tricolores ou rosettes marquées au centre du magique R F qui les fera vendre.
— Vous ne voulez pas dire qu'ils puissent avoir des préoccupations pareilles à une heure aussi critique, quand bien même la proclamation éventuelle de la République serait plus probable encore? lui dis-je d'un ton de reproche.
— C'est bien ce que je veux dire, au contraire »,