CHAPITRE X
répliqua-t-il, faisant signe de la main à un gros lieutenant bien astiqué qui se trouvait à quelques pas de nous.
« Pourriez-vous vous arranger d'un joli lot de rubans de soie étroits ? lui murmura-t-il, tandis qu'il s'approchait de notre table.
— De quelle couleur? » demanda le lieutenant.
Mon ami me lança un regard significatif et énuméra toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, sauf le bleu, le blanc et le rouge.
« Cela ne peut m'aller, dit le lieutenant en secouant négativement la tête; s'ils avaient été rouges, blancs et bleus, je vous en aurais acheté autant que vous auriez voulu, car je fabrique des rosettes pour la bonne cause. » Sur quoi, il nous quitta.
Dans l'après-midi du mardi, les boulevards et les rues principales fourmillaient de vendeurs d'insignes républicains ; plusieurs de mes amis en exprimèrent devant moi leur surprise, se demandant d'où et comment toute cette pacotille avait bien pu arriver si promptement. J'aurais pu le leur dire, mais tous étaient Français, et je me mordais la langue pour ne pas leur donner une explication qui eût blessé leur sentiment national, lorsque l'un d'eux s'écria : « Elles viennent sûrement d'Angleterre ; nos bons voisins spéculent toujours sur nos malheurs, et assez habilement, il faut en convenir. Ils ont eu vent de ce qui allait arriver et ont expédié ces insignes en toute hâte. C'est vraiment une grande nation... de boutiquiers. »
Je pensai, à part moi, au bohème de la chanson :
Qu'est-ce que ça me fait, à moi,
Que l'on me traite d'ivrogne P Qu'est-ce que ça me fait, à moi.
Quand je chante et quand je bois ?
Et je me tus.
28o UN ANGLAIS A PARIS.
Le jour s'avançait, l'agitation allait croissant, les nouvelles des boulevards devenaient alarmantes, et, vers trois heures, la compagnie se mit en marche. Nous la suivîmes sans hésiter pour ne la plus quitter jusqu'à deux heures et demie du matin. Peu d'incidents à signaler. Au coin de la rue de Cléry, un tambour reçoit dans la joue une coquille d'huître qui lui fait une large éraflure. Ni batailles, ni escarmouches. Nos bourgeois gardes nationaux fraternisent à outrance avec le « peuple souverain » ; ce sont là cependant ces mêmes ouvriers que, dans leur vie d'affaires, ils traitent de façon moins démocratique à l'ordinaire et mènent quotidiennement comme des esclaves.
A partir de cette époque, je n'ai jamais ouvert aucun livre d'histoire moderne traitant des causes politiques et des résultats des divers soulèvements qui ont troublé la France pendant la seconde moitié du dix-neuvième siècle. Peut-être ces ouvrages méritent-ils d'être lus, je ne prétends pas soutenir le contraire; mais, pour ma part, j'ai toujours préféré étudier les hommes qui ont été les instigateurs de ces désordres, et j'en suis arrivé à cette conclusion, que si chacun d'eux était né avec un patrimoine de cinq ou dix mille francs de rente, leurs noms n'auraient jamais figuré dans ces pages d'histoire contemporaine. Cela ne veut pas dire que les troubles eussent été évités, mais seulement que d'autres, dépourvus du susdit revenu, auraient pris alors la tête du mouvement. Cette étude des hommes et des choses m'a amené encore à cette autre conclusion, que si la maison d'Orléans avait été moins riche, la troisième République ne se serait jamais établie d'une façon stable ; tandis qu'au contraire, si Louis -Napoléon avait été moins pauvre, il n'aurait pas, selon toute probabilité, créé le second Empire. Ajoutez que, si ce dernier régime avait duré un an de plus, Gambetta serait vraisemblablement devenu ministre de Napo-