‹ Un anglais à ParisChapitre 143 sur 161 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

léon III, tout comme Emile Ollivier «au cœur léger (i) ».

Nous avions été frustrés, mon ami et moi, du drame que nous espérions, — car nous convenions franchement entre nous que le complet anéantissement de cette compagnie de la garde nationale nous aurait laissés parfaitement froids, — et nous avions assisté, au lieu de cela, à une espèce de premier acte d'une pièce militaire à grand spectacle, rappelant celles qu'on applaudissait à Franconi. Les civiques guerriers bivouaquaient avec ostentation sur le boulevard Saint-Martin ; après avoir formé les faisceaux, ils fraternisaient avec la foule ; rien ne m'aurait semblé plus naturel que de voir un corps de ballet s'avancer au milieu de nous pour l'intermède de rigueur. Cela seul manquait au tableau ; un vieux misérable, évidemment pris de vin, s'était chargé de l'incident comique. Il était tombé pendant le passage d'une patrouille de troupes régulières, sans se faire au reste le moindre mal. Mais sur-le-champ la populace avait décidé de le porter en triomphe à l'Hôtel de ville comme un martyr de la bonne cause. On avait déjà apporté un brancard où on le hissait à grand'peine en dépit de ses violents efforts pour échapper à cette ovation, lorsqu'un capitaine des gardes nationaux le délivra de ses sauveurs intempestifs.

Néanmoins, le jour suivant, nous retournions au café Grégoire. Au milieu de la place gisait le cadavre d'un vieillard, bien mort celui-là, sur lequel un piquet de gardes nationaux avait tiré sans rime ni raison. Il était près de onze heures, et les vaillants défenseurs de l'ordre public se reposaient encore de leurs fatigues de la veille, ou du moins on en voyait peu sous les armes. Un capitaine, deux lieutenants et autant de sous-lieutenants discutaient entre eux de l'opportunité d'une nouvelle prise d'armes, sans avoir la plus légère idée

(i) En français dans le texte.

d'en référer aux ordres du colonel du régiment ou plutôt, comme on le disait alors, de la légion. Ils prétendaient décider seuls de la chose. Le plus grand argument en faveur de l'appel était que l'un d'eux, étant à sa fenêtre, le matin même, avait été visé de la rue par un polisson qui passait. La balle avait brisé les vitres sans l'atteindre.

« Eh bien ! dit un des lieutenants opposé à l'appel, nous sommes quittes, après tout; voyez ce vieillard qui gît là-bas.

— Certainement non, nous ne sommes pas quittes, répliqua le capitaine ; celui-là a été tué par erreur, il ne compte pas. »

L'esprit ne perd jamais ses droits en France : c'est lui qui finit toujours par avoir raison ; aussi, quelques minutes après, de vigoureuses batteries retentissaientelles à travers les rues du quartier. Nous suivîmes un instant les tambours, car il était trop tôt pour déjeuner; cette promenade nous procura le plaisir de voir bon nombre des pseudo-guerriers dans leur tenue d'intérieur, c'est-à-dire en robe de chambre, en pantoufles et en bonnet grec. Les fenêtres s'ouvraient au premier, au second, au troisième étage. L'appel était-il urgent? demandait-on. Les tambours entraient en pourparlers. Non, l'appel n'était pas urgent, mais le capitaine avait décidé une promenade militaire pour rassurer les alentours et pour stimuler l'esprit martial des traînards de la compagnie. Cette explication provoquait invariablement la même réponse, et, à la cantonade, on entendait une voix d'un registre plus élevé que celle du citoyenguerrier : « Que le capitaine attende jusqu'après le déjeuner. »

Davout a dit que sur l'intendance militaire repose en grande partie la responsabilité des dispositions bonnes ou mauvaises d'un corps d'armée; il faut croire que les gardes nationaux connaissaient l'opinion de

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