‹ Un anglais à ParisChapitre 145 sur 161 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

était allée dîner, le peuple assaillit la caserne, assomma les hommes et les officiers, et mit le feu au bâtiment. Lorsque, vers onze heures, la 5* légion regagna le faubourg Saint-Martin , les flammes s'élevaient , rouges sur le ciel, ce que voyant, ils tournèrent paisiblement les talons dans la direction du boulevard du Temple, oià ils bivouaquèrent entre la Gaîté et l'Ambigu-Comique, tandis que ceux qui avaient donné rendez-vous aux petites actrices faisaient le guet à la porte des théâtres pour tenir leurs engagements. Telle fut, autant que j'en ai pu juger, la part prise par les gardes nationaux de la 5" légion aux événements de ce jour. Je les quittai dans toute leur gloire, se jugeant sans doute de fiers patriotes.

« Le jeudi matin , — mon ami me narrait tout ceci dans la soirée du samedi 26 février, — le jeudi matin, je me levai de très bonne heure, le bruit du tambour et du clairon m'empêchant de dormir. Dès huit heures, le café Grégoire regorgeait de monde; les héros de la nuit précédente étaient revenus vaquer à leurs ablutions matinales et, je pense aussi, rassurer leurs épouses inquiètes, mais ils n'avaient plus cet air conquérant qui m'avait frappé en les quittant la veille. Avaient-ils acquis la triste persuasion qu'ils n'avaient, en somme, en amour comme à la guerre, remporté que des victoires stériles, je l'ignore, mais leur ardeur républicaine me sembla s'être considérablement refroidie. Je suis convaincu qu'en dépit des événements de la nuit du mercredi au faubourg Saint-Martin, ils ne pensaient pas que ni le peuple, ni l'armée, en dussent arriver aux dernières extrémités. Et j'imagine aussi qu'après mon départ, pas un homme n'était resté à son poste, car aucun d'eux n'avait la moindre idée de l'horrible tuerie du boulevard des Capucines (i). Ils ne demeurèrent pas

(i) L'auteur, comme on va le voir, n'assista pas à ce massacre, quoiqu'il eût passé à quelques centaines de mètres de l'endroit où il

longtemps dans l'ignorance de l'état réel des affaires; ils comprirent alors qu'ils avaient déchaîné une tempête qu'ils seraient impuissants à apaiser. Dès ce moment, j'en suis sûr, ils auraient voulu retourner en arrière, mais c'était trop tard. Ils discutaient encore, lorsqu'un individu se précipita dans la salle et les avertit qu'un ou deux régiments, commandés par un général, — le général Bedeau, — s'étaient rangés en bataille devant la barricade élevée pendant la nuit sur le boulevard Bonne-Nouvelle, et que défendait un détachement de la 5° légion. Tous sortirent en courant, je les suivis de la même allure. Lorsque nous atteignîmes le boulevard, les affaires étaient déjà arrangées, et nous n'eûmes que le

eut lieu, au moment même où il allait commencer. L'aurait-il vu, qu'il n'aurait pu l'expliquer, puisque les historiens les plus consciencieux, consultant les témoins oculaires les plus dignes de foi, n'ont pu y arriver. On ne saura jamais d'où partit le premier coup de feu, si ce fut de l'armée qui occupait le boulevard des Capucines, sur l'emplacement actuel du Grand Café, ou de la foule qui voulait couper les rangs pour aller donner une sérénade à Odilon Barrot, parce que celui-ci, malgré l'opposition du roi, devait faire partie du nouveau ministère que Mole était chargé de former. On peut affirmer toutefois que, sans ce coup de fusil et la bagarre terrible qui s'ensuivit, la Révolution aurait pu être évitée — mais après tout ce n'eût été peut-être que pour un temps. L'Éditeur.

Sur le moment, en effet, l'on n'a pas su d'où était parti le coup de feu du boulevard des Capucines, et ce mystère a donné naissance à bien des légendes. Il est acquis aujourd'hui que l'auteur du coup fut un obscur sous-offîcier du 14'^ de ligne, nommé Giacomoni, et Corse d'origine. Cet homme avait pour son lieutenant-colonel un de ces attachements passionnés comme en ont souvent pour leurs chefs les hommes de son pays. Il le vit à plusieurs reprises insulté et menacé par une sorte d'énergumène, le crut sérieusement attaqué, et tira pour le défendre. Ce point historique a été élucidé par M. Maxime du Camp, qui s'est trouvé, après plusieurs années, en rapport avec Giacomoni et qui a recueilli ses confidences. M. Maxime du Camp a raconté le fait en tous ses détails dans ses Souvenirs de l'année 1S48, et c'est à son récit que s'en est référé M. Thureau-Dangin dans son Histoire de la monarchie de ytiillet, tome VII. [Note du Traducteur.)

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