‹ Un anglais à ParisChapitre 146 sur 161 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

temps de nous joindre à l'escorte que le général Bedeau avait acceptée, après avoir consenti à laisser sans exécution les ordres qu'on lui avait confiés. Je commençai alors à sentir de quel côté soufflait le vent : la canaille, bras dessus, bras dessous avec les gardes nationaux, avait insisté non sans courtoisie, mais avec fermeté, pour débarrasser ceux-ci de leurs armes à feu. En arrivant rue Montmartre, ils dételèrent les chevaux des convois de munitions; les soldats les regardaient faire sans ombre de résistance, en dépit des injonctions de leurs officiers. Ceux-ci tentaient-ils d'appuyer leurs ordres en frappant les récalcitrants du plat de leurs épées , ces derniers quittaient aussitôt les rangs et rejoignaient la populace. J'en avais assez et je rentrai chez moi par des rues écartées. Oui, j'en avais assez, je ne sortis plus de tout l'après-midi. »

Les renseignements de mon compatriote s'arrêtent là. Pour ma part, je ne vis rien ou presque rien des événements de cette nuit, et bien par ma faute : j'avais été trop optimiste. A peine avais-je fait un tour de promenade, après mon dîner, que, juste en face du Gymnase, on commença à crier : « La Patrie, journal du soir, achetez la Patrie. Voyez le nouveau ministère de M. Mole. » Je payai, je m'en souviens, cinquante centimes le numéro au marchand, qui prit mon argent en grommelant, quoique ce fût trois fois le prix habituel. Je parcourus le journal et conclus assez inconsidérément de cette lecture que la révolution était finie, et je fus confirmé dans mon opinion par l'embrasement presque instantané des boulevards. C'était une vraie scène de féerie : on illuminait un peu trop tôt, comme le prouvèrent les événements.

Las d'errer sans but et n'ayant aucune envie de me coucher, j'entrai au Gymnase. Il y avait là Dressant, Rose Chéri et Arnal : j'y passerais certainement quelques heures agréables. Mais, hélas! trois fois hélas! la

salle présentait un aspect lamentable; les spectateurs peu nombreux avaient des figures consternées, sauf pourtant quelques-uns de ces individus qui, s'ils ne peuvent jouer du violon eux-mêmes, comme le faisait Néron pendant l'incendie de Rome, iraient en entendre jouer, quelles que soient les circonstances , pourvu qu'ils n'aient rien à débourser. Je ne restai pas là longtemps, mais je retrouvai dans les rues un vacarme assourdissant. La Marseillaise m'a toujours affecté les nerfs d'une façon désagréable. Il y a des jours oîà je pourrais être assez cruel pour préférer « les rugissements de ces féroces soldats qui viennent égorger les fils et les compagnes » d'une section de patriotes sans défense, pour les préférer, dis-je, aux refrains entraînants de l'autre section arrivant à la rescousse... C'était tout particulièrement mon humeur ce soir-là. Aussi, une fois arrivé au boulevard Montmartre, j'entrai aux Variétés. Je me rappelle encore le programme de la soirée. On jouait : le Suisse de Marly ; le Marquis de Lauzitn ; Les extrêmes se touchent et les Vieux Péchés. J'avais vu la seconde et la dernière de ces pièces au moins une douzaine de fois, mais j'étais toujours prêt à revoir Virginie Déjazet dans l'une et Bouffé dans l'autre. Le directeur des Variétés était alors un Anglais. J'étais lié d'amitié avec Bouffé; aussi me décidai-je à aller causer avec lui, espérant que Déjazet, dont la conversation était pétillante et excitante comme une bouteille de Champagne, viendrait se joindre à nous. La salle était presque vide comme celle du Gymnase, mais je pénétrai dans les coulisses, et, avant qu'une demiheure se fût écoulée, j'avais oublié tous les événements du dehors. Bouffé me racontait force anecdotes sur ses représentations de Londres, et Déjazet contrefaisait le français des gros bonnets de la cour du roi Léopold : les heures passèrent ainsi fort agréablement. A la fin de la représentation , nous descendîmes ensemble la rue Montmartre pour aller souper de compagnie. Je ne

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