CHAPITRE X
rentrai chez moi que fort tard, sans avoir rien vu de la tuerie du boulevard des Capucines.
Bien que je me fusse couché tard, je fus debout de bonne heure le jeudi matin. Un simple coup d'œil sur les boulevards, en tournant le coin de ma rue, vers neuf heures et demie, me convainquit que les illuminations de la veille avaient été prématurées, et qu'avant la fin de la journée la monarchie de Juillet ne serait plus qu'un souvenir. Un léger brouillard flottait sur la ville, tandis que je remontais en flânant du côté de la Madeleine; le temps était humide et aigre, mais au bout d'une demi-heure le soleil perça. On entendait de temps à autre un coup de fusil, mais je n'assistai à aucun conflit entre les troupes et le peuple. Il me parut au contraire que les soldats auraient désiré ne s'en pas mêler.
Comme j'avais été obligé de sortir sans avoir pris ma tasse de thé habituelle, faute de lait — mon domestique m'avait dit qu'il n'y en avait point — je retournai sur mes pas pour aller chez Tortoni, où je reçus la même réponse. On m'offrit du thé, du café, du chocolat à l'eau, mais de lait point. Il n'y en avait pas de ce côté de Paris, et, à moins d'un revirement dans les choses, le beurre manquerait aussi. Le peuple souverain avait élevé des barricades pendant la nuit pour fermer toutes les issues du côté nord et nord-ouest, et ne permettait pas aux voitures de lait de passer. Ils se rattrapaient , pour leur part , sur des liquides plus capiteux, à en juger par la démarche de beaucoup d'entre eux qui, malgré l'heure matinale, allaient d'un pas mal assuré. Le boulevard fourmillait de ces gens-là.
Après mes tentatives infructueuses pour me procurer mon déjeuner accoutumé, je repris ma flânerie par la rue Vivienne jusqu'au Palais-Royal. Entre dix heures et demie et onze heures, j'arrivai à la place du Carrousel, qui, au juger, devait être occupée par environ cinq mille hommes : fantassins, cavaliers et gardes I. 17
nationaux. La place du Carrousel, très spacieuse actuellement, était encore, à cette époque, envahie en partie par de petites rues étroites bordées de maisons très hautes; des fenêtres et des toits de ces maisons, le peuple souverain s'amusait à tirer sur l'armée, non par décharges franches, mais par coups isolés frappant un homme çà et là. C'est du moins ce que me raconta un officier qui était de service depuis l'aube. « Mais, observai-je, une demi-douzaine de pompiers et une vingtaine de lignards suffiraient pour les déloger en moins de dix minutes : pourquoi vous borner à riposter à leurs coups de fusil un à un ?
— Nous le savons bien, me répondit mon interlocuteur, mais nous suivons les ordres du Château qui interdisent l'attaque, et nous en restons là. Au reste, ajoutat-il, donnerais-je à mes hommes l'ordre d'assaillir la place que je douterais fort d'être obéi; ils sont absolument démoralisés. J'ai eu grand'peine à les amener ici; il me serait assez difficile, sans un appel nominal, de vous dire combien il en manque, mais, tout en venant, j'en ai vu plus d'un quitter le rang pour entrer, avec quelque frère et ami, chez le marchand de vin. Aucun n'est revenu. J'ai dû fermer les yeux. Si j'avais tenté de les retenir, la bagarre eût été plus terrible encore que celle de la nuit dernière sur le boulevard des Capucines, et le pire, c'est que les hommes solides au poste, se trouvant en minorité, n'auraient pas pu tenir pied. La populace s'est emparée des fusils des gardes nationaux. Je suppose que vous avez vu, chemin faisant, tracée à la craie sur bien des portes, cette inscription : « Armes données. » Et, au-dessous, ces mots ajoutés d'une autre main : a Avec plaisir ! » — C'était parfaitement vrai, je l'avais remarqué.
Je parlais encore au capitaine lorsque, tout à coup, les trompettes sonnèrent, les tambours battirent aux champs. Le roi en uniforme de général de la garde