‹ Un anglais à ParisChapitre 148 sur 161 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

nationale traversait à cheval la cour d'honneur. Je distinguai un grand nombre de dames aux fenêtres du rezde-chaussée du palais, mais sans pouvoir reconnaître leurs traits. J"ai su depuis que c'étaient la reine et les princesses tâchant de relever le courage du monarque septuagénaire. Louis- Philippe avait alors soixantedix-sept ans.

Certains historiens de la révolution de 1848 ont soutenu que le duc d'Aumale et le prince de Joinville, s'ils s'étaient trouvés à Paris, auraient sauvé la couronne de leur père. C'est une assertion difficile à combattre, étant donnée la grande popularité des jeunes princes. Mais si l'on veut dire par là que la foule, à la vue de ces braves jeunes gens, eût déposé les armes sans résistance, je n'hésite pas à affirmer le contraire. La troupe, sans contredit, aurait suivi les princes au combat comme elle aurait suivi leur frère de Nemours, en dépit de son impopularité ; pour les gardes nationaux, c'est moins sûr; en tout cas, le dernier mot ne serait resté au gouvernement qu'après beaucoup de sang versé. C'est le plus grand titre de gloire de Louis- Philippe d'avoir prévenu cette effusion de sang.

Cet acte d'abnégation a été généralement bien peu compris des Français, même des plus intelligents ; je citerai, à l'appui de mon dire, une anecdote qui m'a été contée, bien des années après, par un officier français. Cet officier revenait alors des Etats pontificaux qu'il avait aidé à défendre contre la petite armée garibaldienne. Il faisait à Napoléon III la description du champ de bataille de Mentana et lui racontait comment il avait retrouvé dans un prisonnier qu'il venait de capturer une vieille connaissance du boulevard. « Il était furieux, Sire, expliquait l'officier, et ne pouvait pardonner à Garibaldi de l'avoir mis dans le cas de tirer sur ses compatriotes en pays étranger : « Je ne suis pas un émigré, « disait-il, je ne serais jamais allé à Coblentz ; je suis

« bon Français. S'il s'était agi de me battre contre « mes compatriotes dans les rues de Paris, c'eût été « tout différent. Je n'éprouverais pas le moindre scru- « pule à tirer sur la garde impériale ou sur la foule, « suivant le cas, car ce serait alors la guerre civile. » Voilà, Sire, ses paroles textuelles. »

Napoléon hocha la tête, et avec son étonnant sourire de sphinx : « Votre prisonnier avait raison, murmurat-il, c'est très différent. »

Les princes d'Orléans, un seul peut-être excepté, n'ont jamais su faire ces distinctions; s'ils avaient suies faire , le comte de Paris serait actuellement roi de France .

Mais revenons, pour un instant, aux dernières heures du règne de Louis-Philippe. Il éprouva évidemment une grande déception de la froideur avec laquelle le peuple l'accueillit ; les cris timides de : « Vive le Roi! » poussés par l'armée, avaient été immédiatement étouffés par les vociférations de la canaille, qui, appuyée par une partie de la garde nationale, hurlait : a Vive la Réforme ! » Louis-Philippe avait hâte de rentrer aux Tuileries ; je le regardai longuement disparaître sous la porte du palais ; je ne devais plus le revoir. Une heure et demie après, il avait quitté Paris pour toujours.

Je n'assistai pas personnellement à la fuite du roi et ne pénétrai pas aux Tuileries avant le départ de la famille royale. Tous les détails de leur exode m'en ont été donnés plus tard par le duc de Montpensier. De plus, ne supposant pas à cette époque qu'un jour viendrait où je serais tenté de confier mes souvenirs au papier, je vivais de cette vie un peu fiévreuse du moment, sans tenir bien compte de la fuite des heures; je ne peux donc indiquer la succession exacte des événements. Il m'est impossible de dire combien de temps je passai mêlé à la foule et à l'armée, à peine séparées

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