‹ Un anglais à ParisChapitre 149 sur 161 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

l'une de l'autre par une ligne imaginaire. Cette foule n'avait rien d'agréable; cependant j'y aperçus plus de gens convenablement vêtus que je ne m'y attendais, et je pris le parti de rester. Environ une demi-heure après la rentrée du roi aux Tuileries, je remarquai deux personnages qui essayaient à grand'peine de se frayer passage à travers ces masses serrées ; je reconnus aisément celui d'entre eux qui était en civil. Quoiqu'il ne jouît pas encore de la grande notoriété qu'il s'est acquise plus tard, pas un Parisien n'aurait hésité à le nommer sur-le-champ. On avait fait son portrait aussi souvent que celui du roi, et c'est un fait positif que les bonnes d'enfants s'en servaient comme d'un croque-mitaine pour effrayer leurs bébés. Bref, c'était l'homme le plus laid du siècle : M. Adolphe Crémieux (i).

Son compagnon portait l'uniforme. J'ai su plus tard que c'était le général Gourgaud, que je ne connaissais alors que de nom par sa polémique avec le duc de Wellington, polémique dans laquelle celui-ci ne se conduisit pas avec la courtoisie qu'un ennemi tombé a le droit d'attendre d'un gentilhomme anglais. On reconnut sans doute le vieux brave sur son passage, car plus de cent cris s'élevèrent de : « Vive la Grande Armée ! vive l'Empereur ! » Il me parut ensuite que ces acclamations avaient eu quelque chose de prophétique, bien que, cependant, aucun de ceux qui les poussaient ne pût conserver alors le plus léger espoir, ni même, j'oserais presque le dire, le moindre désir d'une restauration napoléonienne; en tout cas, ce n'était qu'une faible minorité. Une chose toutefois n'a pu manquerde frapper un observateur impartial de ces vingt dernières

(i) L'auteur commet là une légère erreur. Les trois hommes les plus laids du dix-neuvième siècle ont été Andrieux, l'auteur des Etourdis, Villemain et Littré, tous trois d'ailleurs membres de l'Académie française; mais Crémieux arrivait bon quatrième.

L' Editeur .

années. J'ai été témoin d'un grand nombre d'émeutes, légères ou sérieuses , sous la deuxième République et le second Empire; j'ai entendu bien des cris séditieux : personne n'a jamais crié : « Vivent les d'Orléans! » ou : « Vivent les Bourbons ! » tandis que le prestige de la légende napoléonienne était demeuré tout-puissant ; j'aurai l'occasion d'y revenir en parlant du neveu du premier Napoléon.

Crémieux et Gourgaud n'étaient pas entrés aux Tuileries depuis un quart d'heure qu'ils en sortirent brusquement. Ils faisaient une communication aux soldats, car je vis ceux-ci agiter leurs armes, mais j'étais trop éloigné pour saisir une seule de leurs paroles. Ils annonçaient, paraît-il, la formation d'un nouveau ministère et la nomination d'un nouveau commandant de la garde nationale.

Aussitôt, chapeaux et casquettes volèrent en l'air, et aux acclamations du peuple je me persuadai que cette fois la Révolution touchait à sa fin. J'étais dans l'erreur la plus profonde. Cet enthousiasme n'était pas provoqué parla communication de Crémieux, mais bien par une autre annonce faite de la porte même des Tuileries immédiatement après le départ de l'éminent avocat : le roi, était-il dit, avait abdiqué en faveur du comte de Paris.

Entre la première et la seconde déclaration, il ne s'était pas écoulé plus de cinq à six minutes, dix au plus , car avant que j 'eusse eu le temps de revenir de mon étonnement, j'aperçus Crémieux et Gourgaud, bataillant de nouveau à travers la cohue pour rentrer aux Tuileries afin de vérifier les nouvelles. J'écris tout ceci sur des renseignements recueillis après coup, car, je le répète, il était impossible de se rendre compte clairement des événements par les efïets si prompts et successifs qu'ils produisaient. Dix minutes s'écoulèrent encore; — dix minutes que je n'oublierai de ma vie,

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