CHAPITRE X
car chacun des milliers d'assistants entassés sur la place du Carrousel était en danger immédiat de mourir étouffé sur place. Et qu'y faire? Il n'y avait, si je me rappelle bien, qu'une issue étroite du côté du fîeuve, et sur les rives, une foule dense et frémissante stationnait en dépit des coups de fusil des insurgés qui tiraient sans relâche et au hasard par-dessus la Seine. Aucun moyen de sortir du côté opposé : sur la place du Palais-Royal, la bataille entre le peuple et les gardes nationaux faisait rage, et ceux des spectateurs qui ne tenaient pas à se faire tuer ou estropier pour la chute ou le maintien de la monarchie de Juillet, avaient néanmoins grand'peine à échapper à l'atteinte des balles. La rue de Rivoli, ou du moins la partie alors existante de la rue actuelle, était entièrement bloquée à l'ouest ; l'enchevêtrement des rues qui ont été démolies depuis pour permettre sa prolongation à l'est, était hérissé de barricades ; une seule voie de salut était ouverte par une fuite précipitée dans la direction du midi : de là, cette cohue terrible, étouffante, où plusieurs personnes laissèrent la vie; parmi les victimes de ces dix funestes minutes, on cita une pauvre femme qui portait sur les bras son petit enfant.
Lorsque Crémieux sortit pour la seconde fois des Tuileries et confirma la nouvelle de l'abdication du roi, les masses qui stationnaient sur le quai s'ébranlèrent du côté de la place de la Concorde et du Palais-Bourbon, où, disait-on, se rendaient la duchesse d'Orléans et ses deux fils; et graduellement la foule pressée sur la place du Carrousel put s'écarter et respirer librement. On vit alors cette femme tomber lourdement comme une quille qu'on renverse; elle était morte, mais son enfant qu'elle avait tenu élevé au-dessus de la foule et qu'on eût quelque peine à dégager de son étreinte, était sain et sauf.
Je m'attardai encore quelques instants sur la place
du Carrousel, ne sachant quel parti prendre : irais-je place de la Concorde ou place de l'Hôtel de ville?
Je savais que les nouveaux pouvoirs élus, quels qu'ils fussent, se rendraient à l'Hôtel de ville; mais combien de temps s'écoulerait jusque-là? Je n'en avais aucune idée. J'étais bien décidé toutefois à voir un acte du drame ou de la farce qui allait se jouer ; il était impossible de prévoir le tour que prendraient les événements. De tous côtés, on entendait les détonations d'armes à feu; pourquoi tirait-on toujours, puisque le roi s'était démis? Je renonçais à le comprendre.
Enfin j'avais opté décidément pour l'Hôtel de ville, et je m'étais frayé ma route jusqu'à la hauteur de la place actuelle du Châtelet, lorsque je fus forcé de rebrousser chemin. La fine fleur de la canaille parisienne se préparait à dicter ses volontés au gouvernement nouveau ; bannières au vent, ils se dirigeaient vers la Chambre des députés. Un jupon de flanelle rayée rouge et blanc, attaché au bout d'une longue perche, formait un des drapeaux. Je n'avais plus le choix, il fallait suivre le courant ; si mes amis m'avaient aperçu à ce moment, ils auraient pu s'imaginer que j'étais devenu l'un des chefs de la tourbe révolutionnaire.
Nous prîmes par le quai de la Mégisserie ; en face du pont des Arts, il se produisit une halte momentanée. L'avant-garde, que je semblais conduire , décida de tourner à droite, afin de visiter la demeure de l'odieux tyran.
Si le sort avait voulu que j'appartinsse au gros de la division, j'aurais assisté à une scène bien plus intéressante au point de vue historique; en l'état des choses, je devins le témoin oculaire du sac des Tuileries.
L'idée qu'une sorte d'auréole divine entoure la royauté était assez absurde, j'en conviens, en pareille occurrence; cependant je ne pus m'empêcher d'être frappé de sa vérité relative au premier moment où le