‹ Un anglais à ParisChapitre 16 sur 161 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

« plat de résistance ». Car en matière de gibelotte, la sophistication était, de temps immémorial, un principe chez les traiteurs de la banlieue. La tête même du lapin apparaissant au milieu du plat n'était pas une garantie. Rien ne prouvait que cette tête et les morceaux découpés tout autour eussent appartenu au même animal. Le marchand de chiffons, de bouteilles et de peaux de lapin insistant toujours anxieusement pour avoir aussi les têtes, on peut soupçonner que, grâce à la complicité de ces honnêtes collecteurs , maints Raminagrobis figuraient souvent avec honneur dans les gibelottes.

Chez le Père Bonvin, pareille méfiance était impossible; le client pouvait aller contempler son futur dîner, encore vivant et s'ébattant dans sa cage. Ce Père Bonvin était essentiellement un type de brave homme. Garde champêtre pendant le jour, il ne devenait restaurateur que le soir.

A cette époque, ses deux fils, François et Léon, vivaient encore avec lui; mais le premier était déjà décidé à ne pas suivre la carrière de son père. Il était alors compositeur typographe; toutefois, couverts d'esquisses, les murs de toutes les pièces montraient clairement qu'il ne visait pas à la gloire d'un Aldini ou d'un Elzevir, mais plutôt à celle d'un Jan Steen ou d'un Gérard Dow. Il a tenu ce qu'il promettait. Ses peintures sont haut cotées dans l'école française moderne, et peu de ses contemporains ont aussi bien saisi l'esprit des vieux maîtres hollandais. Léon, le cadet, n'était encore qu'un petit garçon, mais bien des habitués du Père Bonvin lui prédisaient une carrière plus brillante que celle de son frère. L'épithète de « musicien divin » a été souvent mal appliquée; Léon la justifiait pleinement, et cependant ces prédictions glorieuses ne se réalisèrent pas. Soit qu'il manquât de confiance en ses propres forces, soit qu'il fût entravé par les observations incessantes de son

père, Léon, au lieu de lutter comme François, continua à s'occuper du restaurant, ne retournant à son harmonium qu'à ses moments perdus ou à la fin de la soirée, quand toute distinction avait cessé d'exister entre l'hôte et les convives, et que tous semblaient n'être plus qu'une même et joyeuse famille. Il se maria très jeune. Je le perdis complètement de vue jusqu'au jour oîi, en 1864, j'appris sa fin tragique. Il s'était suicidé.

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