‹ Un anglais à ParisChapitre 151 sur 161 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

palais fut envahi par la populace. Je dis bien la populace, et je le maintiens, car s'il y avait là bon nombre de gens attirés par pure curiosité ou entraînés par le courant sans qu'ils l'eussent voulu, et que ce serait une insulte de ranger sous ce titre, ils ne comptaient pas. Les portes se trouvèrent trop étroites pour le flot humain qui s'y précipitait, beaucoup entrèrent par les fenêtres. Toute la racaille mâle et femelle, au grand complet, qui logeait dans les rues adjacentes — et quelles rues! — semblait s'être donné rendez-vous. Et pourtant, pendant les dix premières minutes, ils restèrent immobiles, comme stupéfiés, n'osant toucher à rien. Ce n'était certes pas la crainte d'être pris en flagrant délit de pillage qui les arrêtait. La très faible minorité qui aurait pu protester était trop insignifiante comme nombre pour que la moindre action lui fût possible. Non , ce n'était ni la honte ni la crainte qui liait les mains à ces misérables, c'était un sentiment qu'aucun mot n'est capable d'exprimer. C'était la conscience que ces objets avaient appartenu au roi, à la famille royale, qui les leur faisait considérer avec une espèce d'admiration superstitieuse. Cette impression toutefois dura peu.

Nous étions au rez-de-chaussée, où se trouvaient principalement les appartements privés de Louis-Philippe et de sa famille; nous errions, ou plutôt nous nous faufilions à grand'peine du cabinet de travail et de la chambre à coucher du roi aux appartements des princes et des princesses. Je ne crois pas qu'on ait rien touché de prime abord. Mais comme si l'atmosphère que respiraient si récemment encore ses oppresseurs lui eût semblé suffocante, la foule se répandit dans le vestibule et monta le grand escalier. Le charme fut alors complètement rompu. La seconde bande, qui avait escaladé les fenêtres au fur et à mesure que nous laissions la place libre, n'éprouva pas apparemment la même

impression de craintif respect, car lorsque je redescendis, une demi-heure après, toutes les armoires avaient été forcées; on avait, à vrai dire, pris, je crois, peu de chose; les livres, les vêtements, le linge, etc., jonchaient les parquets; quant aux caves, qui contenaient environ quatre mille bouteilles de vin, elles étaient, par contre, absolument vides. Deux heures plus tard, les vêtements, ceux des princesses surtout, avaient tous disparu. Disparus sur le dos des pensionnaires de Saint- Lazare dont on avait ouvert les portes et qui s'étaient précipitées aux Tuileries pour se parer de ces belles plumes qui, dans le cas particulier, n'en faisaient pas de beaux oiseaux. J'en croisai plusieurs sur le boulevard, dans la soirée, et j'ai rarement vu un spectacle plus écœurant et plus triste.

Ces trois heures passées aux Tuileries furent si remplies d'événements qu'il m'est impossible d'en donner un résumé succinct. Je ne peux me les rappeler que par fragments, d'abord parce que, bien que les gens convenablement vêtus n'aient pas été inquiétés au début, cette tolérance ne dura pas longtemps de la part des nouveaux possesseurs des Tuileries; les porteurs de vêtements de drap s'éclipsèrent peu à peu , et le petit nombre qui resta dut faire preuve de la plus grande circonspection et surtout ne pas s'attarder longtemps au même endroit. Cette hostilité croissante aurait été facilement étoufïée dans son germe, si, selon l'exemple des gardes nationaux, nous nous étions mis en manches de chemise à fraterniser avec la canaille; mais j'avoue que le courage et le cœur me manquèrent pour les imiter. J'ai lu des descriptions de révolte en mer où l'on voit les matelots mutinés défoncer les fûts de rhum et se gorger de victuailles; si révoltantes qu'aient paru ces orgies à ceux qui y assistaient en spectateurs indignés, je doute qu'elles aient égalé en horreur celle dont je fus témoin dans la galerie de Diane.

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