‹ Un anglais à ParisChapitre 152 sur 161 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

La galerie de Diane était une des grandes salles de réception du premier étage, qui servait en général de salle à manger à la famille royale (i). Le couvert avait été dressé pour trente ou quarante personnes, car Louis-Philippe avait coutume d'inviter les principaux membres de sa maison civile et de sa maison militaire à partager son repas. L'émeute avait interrompu les préparatifs. Lorsque j'entrai dans la pièce, soixante ou soixante -dix bandits des deux sexes s'étaient attablés , tandis qu'une vingtaine d'entre eux s'occupaient à les servir. Ils tentaient d'accomplir ce que la plus haute autorité, la sagesse populaire, a déclaré impossible : « faire d'un goujat un gentilhomme (2). » Ils se donnaient, ou du moins ils croyaient se donner des airs de bonne compagnie , et en toute autre occasion, l'effet eût été d'un comique irrésistible pour un homme bien élevé; mais, dans les circonstances, les larmes en montaient aux yeux.

J'ai insinué ailleurs que la cuisine des Tuileries, sous le règne de Louis-Philippe, était en général exécrable et le vin assez bon. Si médiocre que pût être le menu abandonné sur cette table, il était sans contredit infiniment supérieur à celui qu'avaient l'habitude de consommer les convives qui venaient ainsi remplacer le roi et les princes fugitifs. Ceux-là pourtant n'en jugeaient pas ainsi; ils critiquaient les mets, ordonnaient aux serviteurs improvisés de leur donner « quelque chose d'autre », et se tournant vers leurs compagnes, remplissaient leurs verres et leur faisaient mille compliments. Le repas se serait prolongé indéfiniment sans l'apparition d'une autre bande réclamant son

(i) Pour le dîner : le déjeuner était servi dans une salle voûtée du rez-de-chaussée, faisant face au jardin. {Note du Traducteur.)

(2) Équivalent du proverbe anglais cité par l'auteur : To tnake silken purses oui of so-ws' ears. Traduction littérale : faire des bourses de soie avec les oreilles d'une truie. {Note du Traducteur.)

tour avec une impatience avide; les provisions du palais baissaient déjà, et l'on fit apporter un supplément du dehors. Puis, l'estomac bien réconforté, on invita les dames à faire un petit tour dans les appartements, en attendant qu'on leur servît le café et les liqueurs. La préparation du moka présenta quelques difficultés , les ustensiles indispensables pour en offrir à une réunion aussi nombreuse ne se trouvant pas sous la main, et de plus les ingrédients nécessaires étant sans doute renfermés quelque part dans les offices du palais. Nullement découragé, l'un des étranges convives se leva et dit à haute voix : « Permettez-moi d'offrir le café à la compagnie. » Motion qui fut accueillie par une tempête d'applaudissements. Joignant l'action à la parole, il tira de sa poche une petite bourse en étoffe et en sortit deux pièces de cinq francs : « Qu'on aille chercher du café, et du meilleur », dit-il à un des convives qui s'était avancé pour recevoir ses ordres; car c'étaient bel et bien des ordres, et je me demandai comment ces champions enragés de l'égalité ne l'invitaient pas à aller chercher le café lui-même.

Il ajouta : « Et pendant que tu y es, citoyen, apporte des cigares pour nous et des cigarettes pour les dames. » Ledit citoyen partait déjà pour remplir sa mission, lorsque l'autre citoyen le rappela : « Ecoute, lui dit-il, tu n'achèteras rien à moins d'y être forcé. Je crois que tu n'auras qu'à demander à la première épicerie venue ce qu'il te faut; fais de même pour le tabac. Ces sales bourgeois ont si peur qu'ils n'oseront pas te refuser. En tout cas, prends un fusil, on ne sait pas ce qui peut arriver; mais ne t'en sers qu'en cas de nécessité. » — Ce qui voulait dire assez clairement : « S'ils te refusent le café et le tabac, tire-leur dessus. »

Je ne puis pas dire comment on se procura ces deux denrées; mais j'ai tout lieu de croire que le messager n'eut qu'à demander pour avoir, sans même montrer

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