‹ Un anglais à ParisChapitre 17 sur 161 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Le Café de Paris. — Les Demidoff : leurs excentricités. — Quelques habitués du Café de Paris. — Alfred et Paul de Musset. — Alexandre Dumas. — Balzac : ses embarras d'argent. — Balzac garde national. — L'Hôtel des Haricots. — Eugène Sue : son dandysme ; son prodigieux succès littéraire. — Les Mystères de Paris au jfournal des Débats. — Origine du Jockey-Club.

Le lecteur a déjà pu se convaincre par ce qui précède (je dis le lecteur, et ces notes ne seront peut-être jamais publiées) qu'à l'encontre de la plupart des Anglais élevés à Paris, j'ai eu, dès ma première jeunesse, la rare fortune de me trouver mêlé à des hommes de tous genres et de toutes conditions. J'ai pour intention de parler aussi peu que possible de moi-même, je ne vois donc pas la nécessité de m'étendre sur les causes d'une émancipation si complète et si prématurée; elle eut seulement pour résultat, — et c'est tout ce qu'il importe de constater, — de me mettre en termes de familiarité avec un bon nombre de gens célèbres, avant même que j'eusse atteint ma vingt et unième année. Je n'avais d'autres droits à leur bienveillance que mon admiration pour leur talent et l'avantage d'être convenablement apparenté. Le fidèle compagnon de ma jeunesse était, — qu'on me passe cette expression un peu triviale, — comme les doigts de la inain, avec quelques-uns des plus puissants du jour, comme aussi, pour tout dire, avec maints seigneurs de moindre marque;

mais l'homme qui, à huit heures du soir, s'était assis au Café de Paris à la table de lord Palmerston , pouvait s'encanailler un brin à deux heures du matin sans que cela portât atteinte à sa situation sociale.

Le Café de Paris était, à cette époque , le premier restaurant, non seulement de Paris, mais de l'Europe entière. De fondation bien plus récente que les Frères Provençaux, Véfour et Véry, il avait été inauguré le 15 juillet 1822, au coin de la rue Taitbout et du boulevard des Italiens, dans les vastes appartements qu'avait occupés précédemment le prince Demidoff. Le prince était mort avant ma naissance, ou peu après; mais j'ai connu personnellement son petit-fils, qui fut une des figures les plus éminentes de la société du second Empire, et il m'a souvent parlé de son grand-père, resté fameux par ses originalités. Le vieillard, comme pas mal de grands seigneurs russes, n'était jamais si heureux que quand il pouvait tourner le dos à son pays. Il habitait tour à tour Paris et Florence. Dans cette dernière ville , il entretenait à ses gages une troupe d'acteurs français qu'il logeait magnifiquement en une habitation proche de la sienne et à qui il faisait jouer des comédies, des vaudevilles et des opéras-comiques. Les amateurs de théâtre, à Londres, peuvent se souvenir d'une pièce dans laquelle le célèbre Ravel fit sensation ; elle était intitulée les Folies-Dramatiques et roulait tout entière sur cette manie du vieillard. Car il fut vieux avant le temps, torturé par la goutte, à peine capable de poser le pied à terre. On le roulait dans un fauteuil à ses réceptions , au théâtre , et il s'évanouissait souvent au milieu de la représentation ou du repas. « Cela ne troublait point ses invités, me disait son petit-fils , on l'emmenait comme on l'avait amené, et la comédie ou le dîner continuait comme s'il ne se fût rien passé. »

Le vieux prince, au reste, eût été très fâché qu'on

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