‹ Un anglais à ParisChapitre 18 sur 161 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

en agît autrement. Sa devise était qu'après le plaisir de s'amuser soi-même, il n'y en a pas de plus grand que celui de voir les autres s'amuser. Fidèle à ce principe, il avait coujours quelqu'un auprès de lui dont la mission était de se divertir à ses frais. Celui-ci n'avait d'autre obligation que de lui narrer ses plaisirs, à quelque heure de la nuit qu'il rentrât, car le vieux prince souffrait cruellement d'insomnies, et il eût donné toute son immense fortune pour six heures de calme sommeil. Ces récits nocturnes le distrayaient.

Il eut deux fils, Paul et Anatole, qui, tous deux, trouvèrent dans l'héritage l'humeur excentrique avec les millions. Je suis convaincu que les Demidoff de ces trois générations étaient fous comme des lièvres de Mars, mais je me hâte d'ajouter que leur genre de folie n'avait rien d'offensant pour personne. J'ai connu le prince Anatole, second fils du vieillard, et Paul, neveu de ce dernier. Le père de Paul, qui portait ce même nom, mourut presque immédiatement après la naissance de son fils. Il avait, lui, la manie des voyages, à tel point qu'il séjournait rarement quarante-huit heures dans le même endroit. Il était toujours accompagné d'une nombreuse suite et précédé par des courriers, qui, neuf fois sur dix, avaient ordre de retenir toutes les chambres de l'hôtel. Comme il était extrêmement riche, et d'une prodigalité égale à son opulence, peu d'hôteliers se faisaient scrupule de renvoyer leurs voyageurs, sans délai, à la demande de son intendant. Ceux-ci refusaient naturellement de se soumettre à des façons aussi cavalières : ils protestaient; mais comme leurs récriminations étaient vaines, il s'ensuivait des procès en dommages et intérêts qu'ils gagnaient invariablement. L'aubergiste les réglait bien vite et ajoutait ces frais à la note du prince Paul. Le plus comique de l'affaire était que le prince, la moitié du temps, avait changé d'avis avant d'arriver à l'hôtel, et, sans même mettre pied à terre.

poursuivait sa route. Maislanoten'était jamaiscontestée.

Une autre de ses manies était d'obliger sa femme à se laver les mains chaque fois qu'elle avait touché un objet de métal. La princesse Demidoff se prêta, pour un temps, à cette fantaisie, mais elle finit par trouver ces lavages réitérés si terriblement ennuyeux qu'elle se décida à porter constamment des gants, et, par habitude acquise, garda longtemps cette mode après son veuvage.

Même dans ces notes qui n'ont aucune prétention à la brièveté, peut-être cette digression sur les bizarreries des Demidoff semblera-t-elle n'avoir guère de raison d'être : je m'y suis laissé entraîner par manière de protestation en faveur d'une femme qui fut l'une des plus charmantes femmes de son temps, et qui eut le malheur d'épouser le plus excentrique, sans contredit, des membres de la famille. Je veux parler de la princesse Anatole Demidoff, née Bonaparte, fille de Jérôme et sœur de Plon-Plon.

Revenons au Café de Paris et à ses habitués. Il différait fort des autres restaurants de l'époque, même du Café Hardi, son voisin et rival, situé au coin de la rue Laffitte, sur l'emplacement actuel de la Maison d'or. On n'y avait pas, comme ailleurs, prodigué dans la décoration le blanc et l'or et les glaces. « Rien au moins, disait plaisamment lord Palmerston , qui approuvait tout à fait cette proscription des miroirs, rien n'y rappelle sans cesse à l'épicurien qu'il n'est pas en matigeant de beaucoup supérieur au reste des hommes. » Toutes les pièces auraient pu, en un instant, être transformées en appartements privés, même pour une famille habituée au plus délicat confort; non seulement un goût très sûr avait présidé au choix du très beau mobilier, mais l'appartement entier était garni de tapis, luxe alors inconnu à Paris, même dans les meilleurs établissements de ce genre, oij les parquets étaient cirés ou simplement

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