CHAPITRE PREMIER
Le Quartier Latin de 1S35 à 1S40. — Une caricature sur les murs de Paris. — Le nez de Bouginier. — La Childeherte et Mme Chanfort. — Le Théâtre Bobino. — La Chaumière. — Le père Bonvin.
Bien avant que le baron Haussmann eût commencé la transformation architecturale de Paris, certains quartiers avaient déjà subi des changements moins visibles, dont ceux-là seuls pouvaient s'apercevoir qui, tout en différant des Parisiens par la nationalité, l'éducation, les habitudes, les goûts, avaient pourtant été élevés et avaient grandi parmi eux. A vrai dire, Paris devint, jusqu'à un certain point, cosmopolite, sans s'en douter, et sans que son aspect extérieur fût sensiblement modifié, avant qu'on eût seulement rêvé les demeures somptueuses, les larges avenues, les superbes jardins publics qui devaient plus tard exciter l'admiration du monde civilisé.
L'établissement des chemins de fer en fut surtout la cause, en amenant de l'étranger et de la province un véritable flot humain qui troubla profondément dans ses habitudes le véritable Parisien.
Toutefois il arrivait rarement à ces visiteurs de pénétrer jusqu'au cœur du Quartier Latin. Quand ils passaient les ponts, c'était pour voir la Sorbonne, le Panthéon, l'Observatoire, l'Odéon, le Luxembourg : ils ne restaient guère de l'autre côté de la Seine après la tombée de la nuit. Le Prado, le théâtre Bobino, les tavernes des étudiants échappèrent ainsi à leur curiosité, alors qu'ils étaient réellement curieux.
Aujourd'hui, la Closerie des Lilas est devenue le bal BuUier, on a démoli le petit théâtre, les tavernes ressemblent à toutes les tavernes, et la foule s'y porte quand tout s'est banalisé.
Mais de 1840 à 1850, et même plus tard, « la rive gauche », c'est-à-dire le Quartier Latin et le faubourg Saint- Germain son voisin, restèrent hermétiquement fermés à tout regard profane. Aussi le premier surtout garda-t-il intacte son individualité, non seulement matérielle, mais aussi intellectuelle et morale; immorale, eût peut-être dit un observateur superficiel. Mais au fond, et en dépit du tapage, des farces, des liaisons à courte échéance, on y voyait peu de vice voulu et de libertinage systématique, si je peux hasarder cette expression. Chaque Jeannot avait, il est bien vrai, sa Jeanneton, mais neuf fois sur dix Jeanneton avait ouvert le jeu.
Il n'y avait pas seulement, au Quartier Latin, tout un essaim de futurs légistes ou docteurs, de professeurs, d'hommes de lettres et de savants en herbe, mais encore des artistes dont le nom est devenu célèbre dans le monde entier. Je voyais surtout quelques-uns de ces derniers; par goût d'abord, car dès ma première jeunesse j'ai toujours préféré les tableaux aux livres; ensuite, parce que j'avais rencontré, chez un de mes parents qui les connaissait intimement, tant d'auteurs renommés, que je ne me souciais guère de ceux dont la réputation n'était pas faite. Sans être dépourvu de foi