CHAPITRE PREMIER
en l'avenir des j'eicnes, j'étais trop jeune moi-même et d'esprit trop indolent pour vouloir devancer les jugements de la postérité en déchiffrant des manuscrits. N'était-il pas plus aisé et plus séduisant de chercher à découvrir, en un coup d'œil, dans une bonne esquisse, les promesses d'un génie naissant, cette esquisse fûtelle tracée au charbon sur un mur blanchi à la chaux et d'une propreté douteuse?
J'étais à peine un homme quand une esquisse de ce genre apparut, un matin, sur les murs de Paris, non sans mystifier et amuser à la fois les habitants de la capitale.
Ce n'était pas l'œuvre de ce que nous appelons en Angleterre « a seascape and mackerel artist (i) », personne ne taxait l'admiration des passants; ce n'était pas non plus une réclame, car ce moyen de publicité murale était alors à peu près inconnu à Paris.
Qu'était-ce donc que ce nez colossal, monumental, avec lequel quatre nez seulement, à ma connaissance, pouvaient rivaliser : celui d'Hyacinthe du Palais-Royal, celui de M. d'Argout, gouverneur de la Banque de France, celui de M. de Jussieu, directeur du Jardin des Plantes, enfin celui de Lassailly, secrétaire de Balzac?... Pourquoi ce nez énorme envahissant cette tête ridiculement petite, sur un corps minuscule?... Pareil appendice nasal, même en tenant compte de l'exagération du caricaturiste, était certainement un phénomène, mais pouvait-ce être cependant le seul titre de son possesseur à cet élan soudain vers la gloire?... Ce nez était-il artiste, ou doué d'une puissance olfactive singulière?... J'en étais depuis plusieurs jours fort intrigué, quand, un matin, je me heurtai à
(i) Locution imagée intraduisible littéralement et dont le sens serait à peu près : « Artiste mercenaire opérant en plein vent. »
{Note du traducteur.)
mon vieux précepteur; il regardait ce dessin, riant si fort que des larmes coulaient sur ses joues ridées.
C'était vraiment plaisir de le voir. « C'est bien lui, c'est bien lui ! s'écriait-il, c'est absolument son portrait tout craché (i) ! — Connaissez-vous donc l'original ? lui demandai-je. — Mais sans doute, je le connais : c'est un ami de mon fils; du reste, tout le monde connaît Bouginier. — Mais je ne le connais pas, protestai-je, très honteux de mon ignorance. — Ah ! vous, c'est très différent, vous ne vivez pas au Quartier Latin, mais, là, tout le monde le connaît. » Peu de jours après, j'avais fait la connaissance de Bouginier, ce qui n'était pas difficile, et je devenais par lui un familier de la Childeherte.
La Childeherte mérite une description détaillée ; c'était le rendez-vous habituel des Parisiens de mon temps, amis de la bohème; je doute fort toutefois que beaucoup d'Anglais y aient jamais mis le pied, sauf peut-être (le dernier) M. Blanchard Jerrold et un des Mayhews ; encore eux-mêmes n'ont-ils pu la voir dans son éclat.
Mais avant d'entrer à la Childeherte, revenons à Bouginier. Contrairement à mes suppositions, celui-ci ne devait bien sa réputation qu'à son nez, véritable proboscide , et il disparut bientôt de l'horizon artistique. Une statuette en terre cuite, modelée par Dantan le jeune, le rappelle encore à la mémoire de ceux qui l'ont connu. Sous le règne de Louis-Philippe, Dantan fit ainsi quelques caricatures comme délassement à des travaux plus sérieux; mais un jour qu'il avait portraituré de la sorte Mme Malibran, il la vit fondre en larmes au lieu de rire, et, dès lors, il renonça à un amusement qui pouvait sembler cruel bien qu'il le crût innocent.
(i) En français dans le texte.