CHAPITRE II
et morales, et assuraient que jamais rien ne les avait remontés si efficacement.
Ces trois hommes m'intéressaient tout particulièrement, et leurs noms reviendront souvent dans ces notes. J'étais très jeune, et, quoique moins enthousiaste peutêtre de littérature que de peinture et de sculpture, je ne pouvais échapper à la fascination qu'ils exerçaient sur tout leur entourage : car ce grand poète, ce grand auteur dramatique et ce grand romancier étaient autre chose encore que des hommes de génie ; c'étaient des gens du monde, qui prenaient la peine d'être d'agréables compagnons. Ils ne jugeaient pas nécessaire, comme Victor Hugo, Lamartine, Chateaubriand et Eugène Sue, que je connus à la même époque, de s'isoler intellectuellement des vulgaires mortels.
Alfred de Musset et Alexandre Dumas étaient tous deux fort beaux, mais de beautés différentes. Avec sa taille élevée et mince, ses cheveux ondoyants et sa barbe châtain clair, ses yeux bleus, son nez et sa bouche finement dessinés, de Musset ressemblait plus à un élégant officier de cavalerie en civil qu'à un poète : et à le juger à première vue, intellectuellement et physiquement, on comprenait que le sculpteur Préault l'eût appelé Miss Byron. Tous ses mouvements étaient empreints d'une grâce féminine. Et effectivement ses Confessions d'nn enfant du siècle , et Frédéric et Bernerette, étaient plutôt faits pour toucher le cœur des femmes que celui des hommes ; mais n'est-ce pas peutêtre parce que la majorité du sexe fort ne peut être émue qu'à grand renfort de moyens violents ?... Et comment le poète qui avait horreur de toute chose grossière au point de laisser, sans la toucher, la monnaie de cuivre qu'on lui rendait, aurait-il pu recourir à des procédés grossiers pour produire ses effets (i) ?
(i) Cette répugnance à toucher des sous faisait le désespoir de son frère Paul, plus économe et moins délicat, qui veillait comme
J'ai l'intention de m'abstenir absolument dans ces notes de porter des jugements littéraires. Je ne suis pas compétent en cette matière; mais le serais-je, que j'hésiterais à juger Alfred de Musset, qui, à ma connaissance, n'a jamais discuté le talent de personne. Il gagnait à être connu. Au premier abord, il semblait hautain et réservé. Il n'était ni l'un ni l'autre, mais simplement très modeste, et la plupart du temps mélancolique, pour ne pas dire fort triste. Il n'y avait pas là, comme on l'a dit souvent , d'affectation de sa part ; c'était son naturel. L'accusation de hauteur venait de sa désolante myopie qui le contraignait à regarder fixement les gens , sans qu'il eût la moindre intention de les offenser.
J'ai dit que Balzac venait souvent, après des phases de travail forcé, se refaire avec le veau à la casserole du Café de Paris; j'aurais dû ajouter que c'était généralement en automne et en hiver, car vers la fin du printemps et en été, à sept heures, l'heure du dîner, Balzac était prisonnier chez lui. Ses connaissances et ses amis ne l'apercevaient plus ; ils ignoraient souvent oii il avait transporté ses pénates ; s'ils en obtenaient de loin en loin quelques nouvelles, c'était par Joseph Méry, le poète et romancier, qui, seul, le rencontrait dans ces
un ange gardien sur ce jeune frère qu'il adorait. On raconte qu'il ne lui parla rudement qu'une fois dans sa vie, quand on voulut le faire, lui, Paul, entrer à l'Académie française : « C'est bien assez d'un immortel dans la famille », répondit-il à ceux qui lui conseillaient de se présenter. Et se tournant vers son frère : <( Je ne comprends pas pourquoi tu t'es fourré dans cette galère ; si elle n'est pas trop grande pour moi, tu dois y être joliment à l'étroit. » 11 est difficile d'imaginer un plus parfait exemple d'admiration et d'orgueil fraternels, car Paul de Musset n'était pas du tout une nullité ; seulement, dès sa prime jeunesse, il avait toujours fondu son individualité dans celle d'Alfred. A quelqu'un qui lui en faisait, un jour, la remarque devant moi, il répondit : <c Que voulez-vous? c'est comme cela : Alfred a eu toujours la moitié du lit, seulement sa moitié se comptait après qu'il avait pris d'abord jusqu'au milieu. » L'Éditeur.