‹ Un anglais à ParisChapitre 22 sur 161 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

périodes d'éclipsé. Voici comment. Méry était un joueur invétéré, il passait ses nuits au jeu qu'il ne quittait guère avant l'aube; il devait, pour rentrer chez lui, longer le Café de Paris. Pendant quatre jours de suite, il aperçut Balzac, en pantalon à pieds, en redingote à revers de velours, errant lentement de long en large. La seconde fois, Méry fut surpris ; la troisième, intrigué ; enfin le quatrième jour, n'y tenant plus, il demanda à Balzac la raison de ses déambulations nocturnes en cet endroit.

Balzac mit la main dans sa poche, et en sortit un almanach, indiquant que le soleil ne se levait pas avant 3 heures 40. « Je suis traqué, dit-il, par les agents du Tribunal de commerce , et , contraint de me cacher pendant le jour, je profite de la nuit pour me promener; ils ne peuvent pas m'arrêter avant le lever du soleil. »

Je me rappelle avoir lu qu'Ouvrard, le grand fournisseur de l'armée, en avait agi de même, pendant des années; néanmoins, il finit par être arrêté, les exempts ayant pu prouver que l'heure donnée par l'almanach était erronée, le soleil se levant dix minutes plus tôt qu'il ne l'indiquait. Ouvrard intenta un procès à l'auteur et aux éditeurs du malheureux calendrier, qui furent condamnés à lui payer des dommages et intérêts.

Quoique les œuvres littéraires fussent loin d'être payées à cette époque comme elles le sont maintenant, elles l'étaient cependant assez pour rendre inexplicable le manque chronique d'argent de Balzac, comme d'Alexandre Dumas, car ni l'un ni l'autre n'était joueur ou sujet à ces terribles accès de paresse, à ces lassitudes douloureuses, à ces entraînements pires encore auxquels céda trop souvent Musset. On sait que Lamartine souffrait du même mal, je veux dire du manque d'argent. Mais voici des preuves de l'activité laborieuse de Balzac et de sa rigoureuse sobriété ; ce sont deux extraits de ses lettres à sa mère, datées d'Angoulême en

juillet 1832; il avait alors trente-deux ans et avait

déjà écrit une demi-douzaine de chefs-d'œuvre.

« Je dois plusieurs billets, et, si je ne peux pas trouver d'arcrent, je les laisserai protester, et la loi suivra son cours. Cela me donnera le temps de respirer, je payerai plus tard les frais avec le tout. » . . •

En attendant, il travaille huit heures par jour a Louts Lambert, une de ses meilleures œuvres, parmi tant d'excellentes. Sa mère lui envoie cent francs; et de la même plume, peut-être, avec laquelle il écrivit ces deux merveilleux chapitres qui brillent comme deux rubis inestimables au milieu d'autres pierres précieuses, il la remercie et lui rend compte de leur emploi :

Pour les copies des cartes 20 fr.

Pour mon passeport ^

je devais pour escompte sur un billet. .. . i5 "

Sur le prix de ma place ^5

Fleurs pour une fête de naissance i5 "

Perdu aux cartes

Affranchissements et pourboires ^5 "

Total 100 fr.

Perdu aux cartes, 10 francs! Mais ces dix francs n'avaient pas été perdus d'un seul coup ; ils représentaient sa mauvaise chance à la table de jeu, pendant le mois entier de son séjour à Angoulême, chez l'amie de pension de sa sœur et son amie personnelle, Mme Zulma Carraud, c'est-à-dire quelque chose comme une perte de sept sous par jour : extravagance qu'il répare, a son retour à Paris, en se plongeant dans le travail plus profondément que jamais. Il se couche à sept heures du soir, « comme les poules « ; se fait réveiller à une heure du matin et écrit jusqu'à huit. Il s'accorde une heure et demie de sommeil, et, après un léger repas, «reprend son collier » jusqu'à quatre heures de l'après-midi. Apres quoi, il reçoit quelques amis, prend un bain et sort.

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