‹ Un anglais à ParisChapitre 23 sur 161 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Immédiatement après avoir avalé son dîner, il se retire, comme je l'ai dit plus haut. « Je serai obligé de mener encore cette vie de nègre pour plusieurs mois, sans relâche, si je ne veux pas être coulé par ces terribles billets échus. »

Ces passages ne sont pas des souvenirs personnels ; je les cite seulement pour confirmer mon dire et pour bien montrer que Balzac n'était ni un joueur, ni un viveur, ni un paresseux.

« Mais à quoi dépense-t-il son argent? demandai-je à Méry, lorsqu'il nous raconta sa quatrième rencontre avec Balzac, le matin même.

— En aliments pour son imagination, en ballons pour le pays des rêves, ballons qu'il construit avec ses bénéfices chèrement gagnés et qu'il gonfle avec l'essence de ses visions, mais qui néanmoins ne s'élèvent jamais à plus de trois pieds de terre », me répondit-il.

Et s'expliquant :

« Balzac est fermement convaincu que chacun de ses types a eu, ou a encore, sa contre-partie dans la vie réelle, et notamment ceux qui, partis de très bas, sont parvenus à une grande opulence ; il se persuade qu'ayant découvert, sur le papier, le secret de leur succès, il pourra le mettre en œuvre pour son propre compte. C'est alors qu'il s'embarque dans les spéculations les plus abracadabrantes sans la moindre connaissance pratique. Pour ne vous en donner qu'un exemple, quand il fit le plan de sa maison de campagne aux Jardies, à \'ille-d'Avray, il insista pour cjue l'entrepreneur s'y conformât à la lettre et en tous points. Puis il fit une assez longue absence. Quand il revint, la maison était finie , mais il n'y avait pas d'escalier. Naturellement, il ne restait d'autre ressource que de l'accrocher à l'extérieur; Balzac soutint que cela faisait partie de son plan original; la vérité est qu'il avait absolument oublié les voies et moyens pour monter aux

étages... Mais voici M. Louis Lurine. Si vous voulez avoir une idée du peu de sens pratique de Balzac, faitesvous raconter ce qui lui arriva, il y a quelques mois, avec Kugelmann. »

Louis Lurine publiait, à cette époque, un très bel ouvrage illustré, intitulé : les Rues de Paris, édité chez Kugelmann. Nous étions debout devant le Café Riche, et je connaissais Louis Lurine de vue. Méry nous présenta l'un à l'autre. Après quelques mots échangés, Lurine nous raconta l'histoire suivante. Bien des années se sont écoulées depuis, mais je crois cependant pouvoir, en cette circonstance, m'en rapporter à ma mémoire.

« J'avais pensé, dit Louis Lurine, que Balzac pourrait nous faire la rue de Richelieu, et nous l'envoyâmes chercher. Il ne me fallait pas plus d'une demi-feuille d'impression ; aussi vous comprendrez mon étonnement quand Balzac posa ses conditions, à savoir : cinq mille francs, un peu plus de six cents francs la page d'environ six cents mots. Kugelmann se récria, je me contentai de sourire. Ce que voyant, Balzac continua avec calme :

« — Vous admettrez que pour dépeindre fidèlement un paysage, il faut l'étudier dans tous ses détails. Alors, comment voulez-vous que je décrive la rue de Richelieu, que je donne une idée de son aspect commercial, sans visiter, l'un après l'autre, ses magasins ? Je commence, supposons-le, par le boulevard des Italiens; je suis obligé de déjeuner au Café Cardinal, d'acheter quelques partitions chez Brandus, un fusil chez l'armurier, une épingle de cravate dans la boutique à côté. Puis-je moins faire que de commander un habit au tailleur, une paire de bottes au cordonnier?...

« Je l'interrompis : N'allez pas plus loin, lui dis-je, car si vous entrez à la Compagnie des Indes, comme les dentelles et les cachemires sont en hausse, nous aurons fait faillite avant que vous en soyez sorti.

Page 1