CHAPITRE II
« Le projet de collaboration de Balzac en resta là, conclut Louis Lurine, et l'article fut confié à Guénot- Lacointe, qui s'en tira à son honneur, écrivit le double des pages demandées à Balzac, et n'acheta même pas une paire de gants. »
Quand Balzac n'était pas poursuivi par les agents du Tribunal de commerce, il avait à dépister les chefs de la garde nationale, la plupart du temps détenteurs d'un mandat d'arrêt lancé contre lui pour omission de service. Très différent en cela de son illustre contemporain Dumas, Balzac avait une répugnance invincible à jouer le rôle de guerrier amateur, répugnance, pour le dire en passant, à laquelle nous devons un des portraits les plus puissamment dessinés de sa merveilleuse galerie, celui du détestable bourgeois, vaniteux et suffisant, qui se pavane en uniforme : le Crével de la Cousine Bette. Mais la discipline civique s'inquiétait peu des goûts ou des dégoûts du romancier, et après des avis répétés et des avertissements déposés à son domicile légal, son incarcération était prononcée. Ceci arrivait, en général, six fois par an.
Restait seulement à s'emparer du garde national réfractaire, et ce n'était pas chose aisée; car, pour éviter un séjour forcé à l'Hôtel des Haricots (i) , Balzac non seulement évitait de paraître dans les endroits qu'il avait l'habitude de fréquenter, mais il quittait son domicile régulier, et prenait ailleurs un appartement sous un nom supposé. C'est ainsi que Léon Gozlan, l'ayant découvert un jour dans un petit logement qu'il avait loué près de l'éditeur Hippolyte Souverain, sous le nom de madame Dupont, imagina de lui en-
(i) On appelait ainsi la prison militaire qui était bâtie sur l'emplacement de l'ancien Collège Montaigu, dont les pensionnaires étaient presque exclusivement nourris de haricots ; de 1;"» ce surnom que la prison conserva même quand elle eut été transférée dans un autre local. L'Editeur.
voyer une lettre adressée à « Madame Dupont, née Balzac ».
Le sergent-major de la compagnie de Balzac avait sûrement une dent contre lui. Il était parfumeur, et depuis la publication et le succès de César Birotteau, les parfumeurs de Paris ne portaient pas Balzac dans leur cœur. Celui-ci, en particulier, avait juré par ses fioles et par ses flacons qu'il mettrait la main sur le récalcitrant, et puisqu'on ne pouvait le prendre au gîte, il s'était fait fort de le prendre dans la rue. Surveiller le domicile ordinaire de Balzac était inutile, comme nous l'avons vu, et une fois sa résidence temporaire découverte, il fallait encore l'en faire sortir par ruse, car il se tenait sur ses gardes.
Un matin donc, Balzac travaillait; sa vieille gouvernante, qui le suivait dans ses exodes, vint le prévenir qu'un grand camion arrêté devant la maison apportait une caisse à son adresse. « Comment m'ont-ils trouvé ici? M s'écria Balzac, et il expédia la dame pour de plus amples informations. Elle revint bientôt. La boîte contenait un vase étrusque envoyé d'Italie, et comme elle avait été trimbalée depuis trois jours dans tous les quartiers de Paris, par suite des louables efforts du camionneur pour trouver le destinataire, celui-ci priait instamment M. Balzac de vouloir bien vérifier le bon état de l'emballage, avant qu'il fût procédé au déchargement. Balzac donna dans le panneau. Sans prendre le temps de changer sa robe de chambre, ou plutôt le froc de moine qu'il avait l'habitude de porter, contre un autre vêtement, et ses pantoufles contre une paire de bottes, il se précipita dans la rue, pour surveiller, avec un bon sourire, le conducteur maniant avec délicatesse le trésor qui lui arrivait.
« Pris enfin ! » dit une voix de stentor derrière lui, et dissipant son rêve , le possesseur de cette voix mit la main sur l'épaule du romancier, tandis qu'un solide