chapitre: II
compagnon se plantait devant la porte de la rue, et lui coupait la retraite de ce côté.
Avec un raffinement de cruauté qui, aux yeux de la postérité, diminuera considérablement la gloire de cette victoire, — je rapporte les propres termes de Balzac nous narrant cette scène à l'Hôtel des Haricots, — le sergent-major parfumeur ne voulut pas permettre à son prisonnier de changer de vêtement, et tandis que le char disparaissait dans le lointain avec le vase étrusque, Balzac, poussé dans un fiacre, était conduit, pour la semaine, dans une sordide prison où il eut, cette fois, pour compagnon d'infortune, Adolphe Adam, l'auteur du Postillon de Longjumeau.
Mais « les jours de fête étaient passés », passés depuis cinq ans, passés depuis que l'Hôtel des Haricots avait été transféré de la maison de ville des de Bazancourt, rue des Fossés-Saint-Germain, à son local actuel, près de la gare d'Orléans.
Plus de banquets dans le réfectoire, comme il y en avait eu jadis ! Chaque prisonnier prenait ses repas dans sa cellule. Nous fûmes admis, Joseph Méry, Nestor Roqueplan et moi, à deux heures sonnantes, pour repartir exactement une heure après. Ce fut pendant cette visite que Balzac nous mima la scène que j'ai tenté de décrire plus haut et qu'il rappela à Méry le dernier dîner qu'il avait offert à Dumas, à Jules Sandeau et à plusieurs autres dans la prison précédente, dîner qui lui avait coûté cinq cents francs. Eugène Sue, qui était aussi rebelle que Balzac à l'accomplissement de ses devoirs civiques, y avait fait venir deux ou trois de ses domestiques, et il s'y servait de sa vaisselle plate et de son argenterie.
Puisque le nom du célèbre auteur des Mystères de Paris vient sous ma plume, je vais en finir tout de suite avec lui, car il ne m'a pas laissé de souvenirs agréables. C'était aussi un habitué du Café de Paris.
On a beaucoup écrit à son sujet, mais personne n'a jamais insisté suffisamment sur le snobù?ne invétéré de cet ho7mne. Q\idiV\d je fis sa connaissance, en 1842 ou 1843, il était au plus haut de sa gloire; j'avais déjà entendu souvent prononcer son nom, et jamais très favorablement. Son dandysme était provocant surtout parce qu'il n'était pas naturel. Il ne procédait pas d'un raffinement inné, mais de l'amour de l'ostentation. Son père, connu de quelques-uns des intimes du fils, était pourtant un digne homme, docteur, et même, paraît-il, fort bon docteur, quoique un peu brusque comme notre Abernethy ; mais, au demeurant, et bien plus que son fils, un parfait galant homme. Il goûtait peu les extravagances d'Eugène, et quand ce dernier, vers 1824, s'avisa de paraître un jour en cabriolet, il l'embarqua sur un des vaisseaux du roi, comme chirurgien; détermination à laquelle la littérature française dut les premiers romans du futur auteur des Mystères de Paris et du Juif errant.
Mais le père retourna à ses pères, et Eugène, qui n'avait jamais apprécié les charmes de la navigation, revint à Paris dépenser son héritage et reprendre ses anciennes habitudes; ce qui fit dire à une de ses connaissances que « le père et le fils étaient toKS deux entrés dans une vie meilleure » . Quoique poseur dès le début, il était, paraît-il, spirituel et amusant, et fut facilement admis dans le cercle qui fréquentait les Jardins de Tivoli et le Café de Paris (i). Il fut également reçu membre du Jockey-Club, à sa fondation. On ne tarda pas à le regretter, comme nous le verrons bientôt.
Les Jardins de Tivoli, aujourd'hui profondément oubliés, furent cependant en réalité le berceau du Jockey-
(i) Il y eut successivement deux Jardins de Tivoli, tous deux situés sur l'emplacement actuel du quartier de l'Europe. L'un remplaça l'autre. L'auteur fait allusion au second, si souvent mentionné dans les romans de Paul de Kock. L'Editeur.