‹ Un anglais à ParisChapitre 26 sur 161 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Club français. Vers 1833, un nommé Bryon, dont les descendants tiennent^ à l'heure où j'écris, des écuries de louage, près du Grand Café, ouvrit un tir aux pigeons à Tivoli; les pigeons que l'on y rencontrait, à ce que j'ai entendu dire, n'étaient guère que cailles ou caillettes, linottes coiffées et autres... volatiles. Ceux que l'on tirait étaient en bois, placés très haut, en l'air, et immobiles, comme on en voit encore dans les fêtes de la banlieue de Paris. Sept ans plus tôt, Bryon avait fondé une Société d'amateurs de courses à laquelle il louait un emplacement pour des réunions privées, car il n'y en eut pas d'autres avant la création, en 1834, de la Société d'encouragement pour l'élevage français. Les délibérations eurent lieu chez Bryon, au Jardin de Tivoli, jusqu'au jour où celui-ci demanda aux quatorze ou quinze membres pourquoi ils n'auraient pas un local affecté spécialement aux réunions de la Société. Cette motion ayant été approuvée, ils s'installèrent modestement rue du Helder, ou plutôt y fusionnèrent avec un petit club appelé le Bouge. Lord Seymour, le duc de Nemours, le prince Demidoff et les autres, étaient assez clairvoyants pour comprendre qu'un Jockey-Club, gouverné d'après les principes anglais, était absolument hors de question. Telle fut l'origine du Jockey-Club français qui, après de nombreuses migrations, est aujourd'hui splendidement installé rue Scribe.

Naturellement, plusieurs hommes à la mode, habitués du Café de Paris, parfaitement incapables, au reste, de distinguer le canon du paturon , n'en furent pas moins ravis d'entrer dans une Société qui, avec la fureur d'anglomanie toujours croissante, semblait décerner à ses membres une sorte de brevet de « bon ton » et surtout d' « exclusivisme » qui faisait rêver certains clients, et des plus « pot-au-feu », du célèbre restaurant. Car si la majorité de la compagnie, au Café de Paris, était excellente au double point de vue de la naissance et de la

situation sociale, il faut se rappeler qu'il était impossible d'exclure ceux qui, sans pouvoir §e targuer des mêmes avantages, avaient pourtant assez d'argent pour payer leur écot. Eugène Sue était sans doute plus acceptable à cette époque que plus tard, lorsque l'énorme succès des Mystères de Paris et du Juif errant lui eut tourné la tête ; il fut inscrit parmi les membres fondateurs du Club. L'élection sur la présentation par trois parrains n'était pas encore nécessaire. Cet article ne fut inséré dans les règlements que deux ans après la fondation du Jockey-Club de Paris.

Du succès qui accueillit les deux ouvrages les plus connus de Sue, je peux parler par expérience personnelle ; car j'étais assez âgé pour être entraîné par le courant et assez sot pour placer l'auteur au rang de Balzac et de Dumas , peut-être même un peu plus haut que lepremier. Après tant d'années, je ne me console de mon infatuation qu'en pensant que des milliers d'esprits d'une culture intellectuelle bien supérieure à la mienne avaient subi le même entraînement. Car il ne faut pas supposer que la a furore », la rage d'engouement suscitée par les Mystères de Paris fut restreinte à une classe, et à la classe la moins éclairée. Quand ils paraissaient périodiquement dans les Débats, il fallait retenir le journal plusieurs heures d'avance, car, à moins d'être abonné, il était impossible de l'avoir dans les cabinets de lecture, oi^i on était censé le trouver. On vous riait franchement au nez si vous vous hasardiez aie demander après avoir payé vos deux sous d'entrée. — « Monsieur plaisante. Nous en avons cinq exemplaires, que nous louons au dehors à dix sous la demi-heure : c'est le temps nécessaire pour lire le roman de M. Sue. Nous en avons un ici, et si monsieur veut prendre rang, il n'aura probablement que trois ou quatre heures à attendre. » — Bientôt même, dans ces boutiques, l'ingénue de derrière le comptoir trouva un moyen plus sûr encore de tondre

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