CHAPITRE II
sa clientèle. Les cabinets de lecture changèrent leur prix, et les deux sous, qui jusqu'alors avaient donné le droit de rester aussi longtemps qu'on le désirait, devinrent le prix d'admission pour une heure. Chaque lecteur recevait en arrivant un billet constatant l'heure de son entrée, et la rusée caissière faisait le tour toutes les dix minutes.
Je peux dire sans exagération que les jours oii le feuilleton manquait, il y avait comme une dépression intellectuelle dans Paris. Et après les premières semaines, cela arrivait assez fréquemment. Les Bertin étaient devenus alors tout aussi habiles que leur formidable rival, le propriétaire-éditeur du Constitutionnel, ce fameux docteur Véron que j'ai déjà nommé , mais dont j'aurai l'occasion de parler souvent, car il fut, pendant ma jeunesse, l'un des hommes les plus en vue de Paris. Mais n'abandonnons pas encore les Mystères de Paris, ni leur auteur.
Le feuilleton était donc fréquemment interrompu pendant un jour ou deux, sans que les lecteurs en fussent prévenus , et à sa reprise il y avait un joli petit paragraphe destiné à rassurer « les grandes dames de par le monde » (et, ajoutons-le, leurs femmes de chambre) sur la santé de M. Sue, qu'on supposait avoir été trop souffrant pour travailler. Le public prenait tout ceci au sérieux. On semblait oublier, ou ignorer, qu'une publication de ce genre, surtout à l'aurore du roman-feuilleton , n'était pas livrée à l'éditeur page à page. Sue, si grand homme qu'il fût, n'aurait pas osé inaugurer le système, adopté un peu plus tard par Alexandre Dumas père, d'écrire au jour le jour. Ces obligeants paragraphes avaient un double but : ils aiguisaient l'intérêt des femmes et des autres lecteurs pour l'auteur; de plus, ils dévoilaient aux indifférents l'acuité de cet intérêt. Car ils étaient, — je le croirais volontiers , — ou du moins ils feignaient d'être une
réplique courtoise à des centaines d'interrogations anxieuses auxquelles l'auteur « ne pouvait répondre séparément faute de temps ».
Mais ce n'était pas tout. Et Eugène Sue est vraiment excusable de s'être pris au sérieux quand des magistrats éminents l'y sollicitaient en quelque sorte en entrant en correspondance avec lui pour lui soumettre leurs idées sur la réforme des criminels tels que le maître d'école, ou pour louer le prince Rodolphe (c'est-à-dire Eugène Sue lui-même sous ce nom) « de ses louables efforts en faveur de la cause humanitaire ». En réalité, Sue était dans la situation du Bourgeois gentilhomme de Molière o faisant de la prose sans le savoir » ; car rien n'indique dans ses œuvres précédentes qu'il eût en commençant ses Mystères de Paris l'intention d'entreprendre une croisade oa socialiste ou philanthropique. Il voulait simplement écrire un roman à effet. Mais tandis que M. Jourdain avoue plaisamment qu'il ne se connaissait pas les talents dont on le complimente, Sue, au contraire, sans broncher, répond dans les Débats, gravement et officiellement. Quelques journaux, pour renchérir encore, relatent comment des familles entières ont été retirées des sentiers de perdition par la lecture de ce roman ; ils en montrent d'autres se jetant à genoux, après dîner, afin de prier pour l'auteur ; ils rapportent l'exclamation authentique d'un ouvrier : « Vous pouvez dire ce que vous voudrez, mais ce serait une bonne chose si la Providence envoyait, en ce monde, beaucoup d'hommes comme M. Sue, pour être les champions du travailleur honnête. » Là-dessus, Béranger, qui ne s'accommodait pas d'être oublié dans ce concert d'éloges , fit à Sue une visite cérémonieuse, au cours de laquelle tous deux se déclarèrent les protecteurs des fils du travail aux mains calleuses.
Il ne faudrait pas croire que je plaisante ou que