‹ Un anglais à ParisChapitre 28 sur 161 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

j'exagère, et que cet engouement se limitât, je le répète, aux classes inférieures et aux illettrés de Paris et de la province. Des hommes comme M. de Lourdoueix, Véditor de la Gazette de France, m'y échappaient pas. J'ai fait remarquer ailleurs que les républicains et les socialistes d'alors n'étaient pas forcément des impies; aussi M. de Lourdoueix, persuadé qu'un écrivain socialiste comme Sue pouvait devenir dans ses mains un instrument puissant contre les Jésuites, alla-t-il au romancier pour le prier de le seconder dans ses projets. Ce dernier accepta et conçut l'intrigue du Juif errant. Quand son plan fut esquissé, il le communiqua à Véditor ; mais, soit que celui-ci eût réfléchi dans l'intervalle, soit qu'il fût effrayé de cette horrible trame, d'un tragique soutenu, sans repos ni trêve, il refusa le roman, à moins qu'il ne fût profondément modifié et que certains épisodes révoltants fussent tout au moins adoucis. L'auteur, se prenant au sérieux cette fois comme réformateur religieux, refusa d'en altérer une ligne. Le docteur Véron eut vent de l'affaire, acheta le roman tel quel, et à force de puffisme et de réclame, — à étonner un Américain moderne ! — il obtint en le publiant dans le Constitutionnel un succès égal , sinon supérieur, à celui qu'avaient eu les Débats avec les Mystères de Paris.

« C'est vraiment très amusant, disait un soir George Sand, maisilyatrop de bêtes. J'espère quenous sortirons bientôt de cette ménagerie. » Néanmoins, elle convenait franchement qu'elle n'aurait pas, pour beaucoup, voulu manquer un feuilleton.

Pendant ce temps Sue posait, et posait... — non pas comme écrivain, — il était, comme Horace Walpole, presque honteux de ce titre, — mais comme « homme du monde », n'ayant rien de commun avec la littérature, mais triomphant de ses répugnances à s'enrôler avec des hommes comme Balzac et Dumas, dans son irrésis-

tible désir de soulager l'hunianité. Après son dîner, au Café de Paris, il fumait gravement son cigare, debout sur les marches, écoutant les conversations d'un air de supériorité sans y prendre part. Il laissait à penser que son esprit était bien loin de là, échafaudant des systèmes pour l'amélioration morale et sociale de ses contemporains. Ces méditations philanthropiques ne l'empêchaient pas de se préoccuper à l'excès de son air et de sa personne, et même en ce temps de beaux, de lions, à&dandïes, du comte d'Orsay et de tant d'autres, on ne pouvait s'empêcher de trouver Eugène Sue trop bien habillé. Il se montrait rarement sans éperons, et il se serait plutôt passé de dîner que d'exhiber, chaque soir, une paire de gants de chevreau blancs absolument neufs. D'autres, tels que le major Frazer, Nestor Roqueplan, Alfred de Musset, ne craignaient pas déporter des gants nettoyés, quoique cette opération ne se fît pas encore avec autant de perfection qu'aujourd'hui ; Eugène Sue soutenait que l'odeur des gants nettoyés le rendait malade. Alfred de Musset, quoique très bon garçon, savait être à l'occasion fort impertinent; il lui dit un jour : « Mais enfin, mon ami, cela ne sent pas aussi mauvais que les bouges que vous nous dépeignez. N'y seriez-vous jamais allé? »

Bref, depuis bien des années, et à cause des airs qu'il se donnait, on battait froid à Eugène Sue au Jockey- Club, et, trois ans avant l'éclatant succès de ses œuvres, il avait totalement cessé d'y aller, quoiqu'il en fût toujours membre nominal. C'est en 1847 que son nom fut rayé, conformément à l'article 5 des règlements. Par suite d'embarras pécuniaires momentanés, il avait négligé de payer sa cotisation. Il est certain que ce fut un prétexte pour se débarrasser de lui, car des mesures aussi rigoureuses sont rarement employées dans des cercles convenables, à Paris comme à Londres, et au Jockey-Club moins qu'ailleurs. Le fait est que les

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