‹ Un anglais à ParisChapitre 4 sur 161 · CHAPITRE PREMIER. S · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER. S

Les gens curieux de ces sortes de choses trouveraient encore le portrait de Bouginier dans un médaillon du frontispice du passage du Caire, parmi les sphinx et les divinités égyptiennes. Cette tête moderne semble étrange en aussi bizarre compagnie, et l'on pourrait penser, pour expliquer cette anomalie, que Bouginier était ou le propriétaire ou l'architecte de cette arcade, louée exclusivement, — sauf depuis quelques années, — à des lithographes, des imprimeurs, etc. Cette conclusion, si naturelle qu'elle paraisse, est cependant absolument erronée. Bouginier n'eut jamais, que je sache, aucune propriété, ni à Paris, ni ailleurs ; il n'était pas architecte, et, de plus, n'eût pas été assez vaniteux pour vouloir transmettre ainsi ses traits à la postérité. C'était un brave garçon de peintre, sans grand talent, à coup sûr, mais modeste et sensé, et, comme tel, étranger à la fureur de moyenâgisme, romantisme et autres ismes qui avait saisi les jeunes peintres, ses contemporains; il ne donnait dans aucune des excentricités de costume et de langage par lesquelles ceux-ci tentaient de se mettre en harmonie avec les époques qu'ils faisaient revivre dans leurs œuvres. Ce manque absolu d'enthousiasme avait suscité la colère de ses commensaux à la Childeberte, et l'un d'eux, plus expert en ce genre que les autres, devint l'instrument de leur vengeance, en dessinant, sur le haut d'un mur d'enceinte, près de l'église Saint-Germain des Prés, cette fameuse chargfe de Bouginier. Le succès en fut prompt et éclatant; toutefois l'amour de la vérité m'oblige à dire que cet éclair de génie brilla solitaire dans la carrière du jeune artiste. Il s'appelait Fourreau, et je cherche en vain son nom dans les dictionnaires biographiques et les encyclopédies artistiques ; le sort a été plus cruel pour lui que pour son modèle.

Mais tout d'abord, je l'ai dit, son succès fut énorme. En moins de quinze jours, il n'y eut pas, dans Paris et

la banlieue, un mur où ne parût l'image de Bouginier. La superficie de Paris était alors infiniment moins considérable qu'elle ne l'est aujourd'hui, ce n'en était pas moins un travail d'Hercule, et un homme, fût-il même Briarée aux cent bras, n'y eût pas suffi. Et comment confier pareille tâche à des copistes inexpérimentés ? Que serait devenue, entre leurs mains, cette ressemblance admirable?... On s'arrêta au parti suivant : Fourreau lui-même découpa un certain nombre de poncifs en papier brun, et en munit une armée de Childebertiens qui se dispersaient chaque nuit pour opérer dans les différents quartiers; Fourreau et quelques autres des plus habiles conduisaient les escouades et retouchaient à la main l'ébauche imparfaite du poncif.

Cependant l'été arrivait, et avec lui s'éveillait chez ces jeunes gens le désir de respirer l'air pur de la campagne et les brises salées de l'Océan. Tout naturellement, bien que décidés à suivre la même route et à se réunir à un but commun, ils n'étaient pas prêts à partir à la même date. Le contingent des retardataires décréta qu'il rejoindrait les autres, où qu'ils fussent. Mais comment ?... « Très simplement, répliquai 'avantgarde : nous partirons par la barrière d'Italie; vous n'aurez, chemin faisant, qu'à regarder les murs; vous y trouverez votre itinéraire. »

Ainsi dit, ainsi fait. Quinze jours après le départ des premiers, la seconde division quittait ses quartiers et passait la barrière d'Italie. Une fois hors les murs, ils restèrent indécis , mais ce fut court : sur le mur voisin du bureau d'octroi, un magnifique Bouginier, l'index étendu, leur montrait la route de Fontainebleau. Après quoi, tout marcha à souhait. Et jusqu'à Marseille, leur Bouginier ne leur manqua pas plus que les colonnes de fumée ou de feu ne manquèrent aux Israélites dans le désert. Arrivés là, ils perdirent momentanément la piste, plutôt par leur manque de

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