CHAPITRE III
ment le type romain; au surplus, je connais César comme tout le monde et peut-être mieux. »
Dire à un professeur d'histoire, et à un professeur de province, qu'on connaît César comme tout le monde, et peut-être mieux, c'est s'attirer naturellement cette question : « A quel titre? » L'effet attendu se produisit. Et Dumas de répondre imperturbablement : « Au titre d'historien de César. »
Notre intérêt s'éveillait, car, voyant les yeux de Dumas pétiller de malice, nous prévoyions que le professeur, avant peu, en vaudrait pire.
« Vous avez écrit une histoire de César ? demanda le pédagogue.
— Oui, pourquoi pas?
— Ah ! vous ne m'en voudrez pas d'être franc avec vous; mais je ne l'ai jamais entendu citer dans le monde des savants.
— Le monde des savants ne me cite jamais.
— Cependant une histoire de César aurait dû faire quelque sensation.
— La mienne n'en a pas fait. Les gens la lisent, et c'est tout. Ce sont les livres impossibles à lire qui font sensation : ils sont comme les dîners qu'on ne peut pas digérer; ceux que l'on digère sont oubliés le lendemain matin. »
D'un mot, Dumas mettait ainsi hors de combat ses antagonistes, et il tirait souvent ses reparties d'un genre d'occupation qu'il aimait autant, sinon mieux encore, que la littérature, je veux parler de l'art culinaire. On pourra penser que j'exagère, mais je crois réellement que Dumas était plus fier d'un ragoût qu'il avait élaboré que d'un roman ou d'un drame. Il lui arrivait souvent au milieu du dîner de poser son couteau et sa fourchette, disant : « Ça, c'est rudement bon : il faut que je m'en procure la recette. » Guépet était alors convoqué à fin d'autoriser Dumas à descen-
dre dans les sous-sols pour conférer avec les chefs. C'est le seul des habitués qui ait jamais pénétré dans les cuisines du Café de Paris. Le résultat de cette excursion était invariablement deux ou trois jours plus tard une invitation à un dîner, où la science fraîchement acquise était aussitôt mise en pratique.
Peu d'entre nous discutaient le génie littéraire de Dumas; mais beaucoup tenaient en suspicion ses talents culinaires, et parmi eux, le docteur Véron. Les germes de cette incrédulité avaient été semés dans l'esprit du docteur par Sophie , son propre cordon bleu. L'ancien directeur de l'Opéra vivait, à cette époque, dans un bel appartement, au premier étage d'une jolie maison de la rue Taitbout, au coin de laquelle était le Café de Paris.
La place de Sophie était, en réalité, une sinécure ; à l'exception, en effet, de quelques grands dîners oiïerts à ses amis, son maître, qui était garçon, mangeait le soir au restaurant. Quant au déjeuner, il ne lui fournissait pas matière à déployer ses talents, car cet homme, dont on a fait un véritable Apicius, était la frugalité même. L'explication qu'il donnait de cette étrange habitude de dîner au restaurant quand il possédait chez lui un vrai trésor comme cuisinière, cette explication, paradoxale au premier abord, était pourtant parfaitement logique. Un jour que je lui en exprimais mon étonnement, il me développa ses raisons : « Mon cher ami, rappelons-nous tout d'abord que le fameux aphorisme : « QmM2. piano \2l sano, qui va 5^/2^ va lontano », a été inventé, je n'en doute point, pour l'estomac. Quand on dîne chez soi, le potage est servi ponctuellement, le rôti débroché, le dessert préparé sur le buffet. Les domestiques, afin de gagner plus de temps pour leur propre repas, vous pressent; ils ne vous servent pas, ils vous gorgent. Au restaurant, au contraire, loin d'être pressés, ils vous font attendre. Et de plus, je